PRÉSENCE DE LUMIÈRES

Les tweets de Calpurnia

 

Calpurnia

 

L’autre jour, lisant Life in Ancient Rome de l’historien américain Lionel Casson (1914-2009), je suis tombé sur une stupéfiante révélation : les premiers tweets de tous les temps furent expédiés par une jeune et jolie matrone nommée Calpurnia Fabula; elle vivait à Rome sous le règne de l’empereur Trajan. Voici l’histoire.

On est à Rome, en 104. La charmante Calpurnia Fabula épouse Gaius Plinius Caecilius Secundus. Ce célèbre patricien, connu depuis sous le nom de Pline le jeune, est le neveu et fils adoptif du non moins célèbre Gaius Plinius Secundus, autrement dit Pline l’ancien, décédé 25 ans plus tôt.

L’oncle est un érudit, un amiral de la flotte romaine et un auteur prolifique. Il a produit de nombreux ouvrages sur des sujets fort diversifiés dont Les guerres en Germanie, L’art de lancer le javelot à cheval et Les difficultés de la grammaire. La seule de ses œuvres qui soit parvenue jusqu’à nous est sa monumentale Histoire naturelle, en 37 tomes. Pline l’ancien meurt à Pompéi, au cours de l’irruption du Vésuve; il tentait avec son bateau de sauver ses compatriotes qui se jetaient à la mer pour échapper aux vapeurs toxiques.

Pline le jeune nait à Novum Comum (Côme) au sein d’une famille fortunée. Très tôt orphelin, il est adopté par Pline l’ancien. En 79, suite au désastre de Pompéi, il hérite de l’immense fortune de son oncle. Le cumul des patrimoines fait de lui l’un des hommes les plus riches de l’empire. Il possède de vastes domaines agricoles dans le nord de l’Italie, et de somptueuses villas à Rome, sur le bord de la mer à Laurentinum et en Campanie, sur la rive du lac de Côme et en Ombrie.

Très tôt dans sa vie, le jeune Pline acquiert une enviable réputation d’homme raffiné, affable et honnête. Il consacrera sa vie au service de l’État. À 21 ans, comme la plupart des jeunes nobles, il joint l’armée en tant que tribun militaire, c’est-à-dire officier subalterne. Affecté à la légion d’Orient, il vit en Syrie de 82 à 87. Démobilisé en 88, il rentre à Rome où il est nommé questeur par l’empereur Domitien; un questeur est un haut fonctionnaire des finances. En 92, encore favorisé par l’empereur qui apprécie son efficacité et sa loyauté, il est élu tribun de la plèbe, l’un des postes politiques les plus puissants de Rome. L’année suivante, l’empereur le nomme préteur; au nombre de 17 à ce moment, les préteurs sont des juges du tribunal impérial. Par cette nomination, le jeune Pline accède au rang sénatorial, est autorisé à s’assoir sur une chaise curule et à porter la toge prétexte (toge blanche bordée d’une bande pourpre).

Au sénat et au tribunal, Pline s’avère un orateur subtil et méticuleux, mais assez terne. Il n’a pas laissé à la postérité des formules enflammées comme le fameux Quousque tandem de Cicéron. C’est l’indifférence plutôt que l’enthousiasme qui accueille les plaidoiries de Pline.

Le 18 septembre 96, Domitien est assassiné par la Garde prétorienne, un sénateur âgé, Nerva, lui succède mais ne règnera que 16 mois. N’ayant pas d’héritiers, Nerva adopte un jeune général nommé Trajan et le désigne comme son successeur. Nerva décède de mort naturelle le 27 janvier 98 et Trajan monte sur le trône; son règne à lui durera 19 ans.

Pline est un ami du nouvel empereur. Le lendemain du sacre, Trajan nomme Pline à l’un des postes les plus importants de l’empire, celui de préfet responsable des finances de l’armée. Deux ans plus tard, en 100, l’empereur favorise l’élection de Pline au consulat. Même sous l’empire, les deux consuls demeurent les magistrats les plus puissants de Rome; élus pour un an, ils font office de premiers ministres. À la sortie du consulat, en 103, Pline est sacré augure, une haute fonction religieuse qui l’habilite à interpréter la volonté des dieux.

De 104 à 107, il est responsable de l’eau à Rome. C’est une tâche complexe. Il a sous sa responsabilité le Tibre, les neuf aqueducs alors en service, les nombreuses fontaines et les égouts de Rome.

En 111, Trajan nomme son ami gouverneur de la riche province de Bithynie et Pont, sur la rive sud de la mer Noire (l’actuelle Turquie). Pline y décède en 114. Il nous laisse un Panégyrique de Trajan et une abondante correspondance.

Pline le jeune se marie deux fois.Dans sa jeunesse, il épouse la fille d’une noble veuve, Pompeia Celernia. On ignore le nom de la jeune femme. On sait cependant qu’elle n’a pas d’enfant et qu’elle décède en 96. En 104, à l’âge de 43, Pline fait un mariage d’amour. Il épouse Calpurnia, qui est la petite-fille d’un ami à lui, Fabalus. C’est cette Calpurnia qui invente les tweets.

Calpurnia adore et admire son mari. Elle ne tarit pas d’éloges à son égard. Elle assiste aux séances du Sénat ou du tribunal et se désole que les envolées oratoires de Pline ne soulèvent pas l’enthousiasme populaire. Elle décide de corriger ce qui lui apparaît comme une injustice historique. Elle deviendra la propagandiste de son mari. Ce sera, pense-t-elle, sa modeste contribution à la postérité.

Parmi la cohorte d’esclaves de sa maisonnée, elle en choisit six qui l’accompagneront dans toutes ses sorties au Sénat ou au tribunal. Elle les prend jeunes, agiles et énergiques, de véritables athlètes capables de battre à la course le plus véloce coureur du stade. En plus, ces jeunes hommes connaissent Rome comme le fond de leur besace. Aucune ruelle, aucun raccourci ne leur est étranger. Calpurnia nomme ces messagers ‘mea aves Mercuriae’, mes oiseaux de Mercure. Elle leur explique leur mission : porter à toute vitesse les messages qu’elle leur remettra. S’ils courent bien, elle les traitera aux petits oignons, les nourrira comme des convives de Bacchus, leur offrira pourboires et menus cadeaux, leur donnera même accès à un bain privé où se prélassent des amies à elle, avec permission de se détendre, eux aussi. Les jeunes esclaves n’en croient pas leurs oreilles. Quelle fabuleuse aubaine! Pendant plus de six ans, ils se montreront dignes de la confiance de leur maîtresse. Chaque jour presque, ils porteront à travers la capitale de multiples messages.

Le Sénat siège à la Curie julienne, Pline doit y prendre la parole. Dès l’ouverture de la séance, Calpurnia s’assied dans les gradins. Ses oiseaux s’alignent derrière elle. L’un d’eux a déposé aux pieds de sa maîtresse un sac contenant plusieurs tablettes de cire.

Tablette de cire

Immobile sur son banc de marbre, enveloppée d’un grand manteau, silencieuse, son stylet à la main, Calpurnia est attentive aux débats. C’est une vision insolite car il est rare qu’une dame assiste aux assises patriciennes. Parfois une goujaterie fuse de l’assemblée et les têtes se tournent vers elle mais Calpurnia et Pline font comme s’ils n’avaient pas entendu. Elle se dit que l’on peut à la fois être sénateur et butor, et lui pense que certains de ses collègues sont simplement jaloux de sa bonne fortune.

Pline se lève, replace un pan de sa toge sur son épaule, amorce son plaidoyer, lance une répartie. Subitement, Calpurnia s’anime, réclame une tablette, y grave un message, lève le doigt, un oiseau se penche sur son épaule, elle lui remet la tablette et lui chuchote son ordre de course. Le messager opine, dépose la tablette dans sa besace, tourne les talons, dévale les gradins, sort en courant, traverse le forum en esquivant les passants, disparait dans une ruelle qui monte sur le Palatin et quelques minutes plus tard est admis chez Fausta Augusta, la meilleure amie de Calpurnia. Fausta prend connaissance du message, s’exclame, le répète à haute voix pour le partager avec son gynécée, ordonne qu’on apporte un rafraichissement au coursier qui profite de ce moment de repos pour orner le message de ragots de son cru. Les femmes gloussent, ordonnent à leur suivante de courir le répéter chez l’une et chez l’autre. Désaltéré, l’oiseau reprend la tablette, s’incline, sourit aux œillades qu’on lui lance, quitte la maison de Fausta et traverse chez Lucia Paulla, dont l’opulente domus est à deux pas. Puis, il ira chez Ottavia Claudia qui, à ce moment, reçoit chez elle Aula Flavia, Tiberia Ulpia, Gaia Julia et Procula Aellia. Après, il ira chez d’autres encore.

Le sablier ne se sera pas encore vidé qu’arrivera chez Fausta un autre message de Calpurnia, et la même distribution se répètera. Ravies, les matrones remercieront chaque messager d’une coupe de vinum mulsum, d’un fruit ou d’un sesterce.

Sur la durée d’une séance du sénat ou du tribunal, quatre ou cinq heures, Calpurnia pourra expédier jusqu’à une dizaine de messages. À la fin de la journée, toutes les commères du Palatin et de l’Avantin témoigneront de la sagesse de Pline et de l’audace de Calpurnia. Et qui dit toutes les commères dit tout ce qui compte à Rome. Car ces dames ont des pères, des maris, des amants, et ceux-ci veulent démontrer qu’ils sont aussi bien informés que leurs collègues. Ces courts messages qui se succèdent répètent tous que Pline est non seulement le plus honnête des hommes, mais aussi le plus studieux et le plus digne de la reconnaissance des dieux. Sa réputation est assurée pour l’éternité.

Voici un exemple de messages qu’expédie la belle dame :

#De profundis Plinius dixit o O tempora o mores o hic et nunc o ad absurdum abyssus abyssum invocat oLOL #

Ce texte appelle quelques explications.

Les historiens notent que jamais ces messages ne comportent jamais plus de 140 caractères. Cette concision s’explique à la fois par la petitesse de la tablette de cire, par la taille des caractères gravés par la dame et par le fait qu’elle a compris qu’un court message se répercute plus facilement qu’une missive prolixe.

Que signifie l’étrange signe # qui apparaît au début et à la fin de chaque message? Les historiens pensent qu’il s’agit là de la signature codée de ‘Calpurnia et Plinius enlacés’. Le trait vertical de gauche et le trait horizontal supérieur signifient Calpurnia, et le trait vertical de droite et le trait horizontal inférieur représentent Plinius. Ces traits s’étreignent comme certaines fresques qui ornent les villas patriciennes. Ce signe, semble-t-il, s’appelle un ‘amator’. Plusieurs siècles plus tard, sans que l’on sache pourquoi, le même signe se retrouvera sur la partition musicale pour indiquer la tonalité d’une note et aussi sur les tweets modernes pour encadrer un message; il se nomme alors ‘hashtag’ (ou croisillon). Force est de constater que Calpurnia utilisait l’amator à peu près de la même façon que les adeptes actuels du tweet utilisent le hashtag.

Enfin, que signifient les trois lettres ‘LOL’ à la fin de chaque message? On sait que du temps de Calpurnia, les Romains faisaient ample usage de tels sigles. Le plus connu est bien sûr la devise de Rome, SPQR (Senatus Populusque Romanus), qui apparaît sur à peu près tous les monuments romains; il y a aussi le RIP qui signifie d’abord Reductus in Pulvis, puis Requiescat in Pace. Mais LOL? Ici, les historiens hésitent. La première interprétation qu’ils donnent est ‘Labor Omnia Liberat’. C’est bien sûr une maxime morale qui tendrait à rappeler que Pline est appliqué et laborieux. Mais il y aurait aussi ceci : ‘Laticlavius Orbum Liberat’. Le laticlavius est celui qui porte la bande pourpre sur sa tunique. Ce serait un terme qui désignerait familièrement Pline. Orbum signifie ‘orphelin’ ou ‘celui qui est privé de tout’. Par ce LOL répété à la fin de chaque message, Calpurnia laisserait entendre que le porteur de laticlaves serait le défenseur de l’orphelin, c’est-à-dire de toutes personnes dans le besoin. Aujourd’hui, bien sûr, LOL signifie autre chose.

PS. Un ami qui vient de prendre connaissance de cette petite histoire me dit qu’elle n’est pas crédible. Fort bien! Alors, laissez-moi vous raconter l’histoire de l’homme qui marchait sur les eaux . . .

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