PRÉSENCE DE LUMIÈRES

Laïcité: Réponse à un éditorial de François Cardinal et à une chronique de Lysiane Gagnon, La Presse+, 13 octobre 2018

Laïcité:  Réponse à la chronique de Lysiane Gagnon et à l’éditorial de François Cardinal,
La Presse+, 13 octobre 2018

La chronique de madame Gagnon est intitulée «Laïcité : pourquoi viser les enseignants?» :

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Et l’éditorial de monsieur Cardinal porte le titre «Dernière chance pour un compromis» :

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Bonjour madame Gagnon, bonjour monsieur Cardinal,
Le 13 octobre dernier, vous nous avez servi une chronique et un éditorial sur la laïcité.  Permettez-moi de vous dire que c’était des textes médiocres et pernicieux.  Je vous explique pourquoi.
Mais avant d’aller sur le fond de vos ergoteries, je me permets de vous rappeler la navrante croisade que La Presse a menée contre la laïcité, à l’automne 2013, lors de la présentation du Projet de loi 60.  L’opération de démolition fut menée par André Pratte et par vous aussi, madame Gagnon; vous étiez épaulés par Vincent Marissal, Yves Boisvert, Patrick Lagacé et Michèle Ouimet; quant à vous, monsieur Cardinal, vous n’étiez pas alors en première ligne mais je vois aujourd’hui que vous partagez les tares de vos aînés.  C’est vraiment décevant.
Au plus fort du débat, entre le 31 août et le 18 septembre 2013, vous avez publié 136 articles sur la laïcité : 95 étaient contre, 16 étaient pour, et 25 offraient un message équi­libré.  La mise en page n’était pas moins biaisée : les articles contre la laïcité trônaient en haut de la page et ceux, contre, en bas de page.  Vous avez publié des caricatures dont certaines étaient carrément mensongères; par exemple, l’une d’elles clamait que la laïcité visait à supprimer le droit de vote.  Vous avez prêté votre tribune à un religieux catholique qui a hurlé que la laïcité était (je cite) «digne d’une dictature ou d’un gouvernement totali­taire».  André Pratte a signé deux éditoriaux violents et partiaux qui portaient les titres suivants «La tyrannie de la majorité» et «La charte de la honte».  Vous avez organisé des débats dont les participants étaient tous contre la laïcité.  Vous avez publié des lettres de lecteurs qui – par hasard! – étaient tous contre la laïcité.  Vous avez lapidé d’injures les défenseurs de la laïcité : vous avez clamé que la laïcité, «c’est bannir, exclure, diviser, faire preuve d’injustice, que c’est intolérable, maladroit, violent, une dictature, un déni de li­berté, que c’est totalitaire, crève-cœur, faire preuve d’intolérance, rien qu’un alibi, que ça démontre une mentalité d’assiégé, que c’est de mauvais goût, que c’est un viol, une gre­nade explosive, une exclusion, un mauvais projet, que c’est une honte, qui engendre des pertes, que c’est lâche, honteux, extrémiste, islamophobe, que ça génère la méfiance, rien de plus qu’une récupération, que c’est une arme de distraction massive … »  La plupart du temps, ces injures n’étaient pas ciblées.  Vous mettiez dans le même sac les militants de la laïcité, le Parti Québécois, le Gouvernement du Québec, les Québécois de souche, et la société québécoise dans son ensemble.  Ceci dit, vous avez sans doute remarqué que les défenseurs de la laïcité n’ont jamais cédé à la tentation de répondre à vos injures.
Mais le sommet de l’abjection, c’est vous, madame Gagnon, qui l’avez atteint.  Vous vous souvenez : c’était le 7 septembre 2013, vous nous offriez alors une chronique fielleuse dont le titre était «Grenade contre Montréal».  L’une des premières phrases de votre texte était : «Le gouvernement osera-t-il lancer cette grenade explosive sur la seule ville cosmopolite du Québec … »  Et à côté de votre chronique, sur la même page, en haut et accolé au titre, vous aviez inséré une photo de l’attentat du marathon de Boston où des terroristes avaient justement lancé des grenades qui avaient tué trois personnes et blessé 264 autres.
Je reviens à vos textes, d’abord à votre éditorial, monsieur Cardinal.  Vous écrivez qu’un «parti est élu en promettant d’agir [pour instituer la laïcité] … Une bonne nouvelle, donc?  Pas du tout … »  Ce qui me frappe dans votre argumentation, c’est votre mépris de la démocratie.  Sur la question de la laïcité, le peuple québécois s’est prononcé avec une éblouissante clarté.  Il a rejeté dans l’opposition le PLQ qui s’opposait à toute forme de laïcité, et a élu avec une forte majorité la CAQ qui affiche son intention de l’instaurer.  Et vous, vous avez le culot de balayer du revers de la main ce verdict populaire.  En somme pour vous, le vote populaire doit absolument aller dans le sens de vos préjugés pour que vous condescendiez à en faire une ‘bonne nouvelle’.
Vous prenez à votre compte le discours bizarre des opposants à la laïcité.  Voici votre procédé : vous montez en exergue un élément du projet, vous le questionnez partialement et partiellement mais sur un ton péremptoire, vous le caricaturez, vous le condamnez et par la condamnation arbitraire de cet élément, sans le dire vraiment, vous rejetez en bloc la laïcité en la qualifiant d’intolérante (ici, vous faites encore pire, vous excommuniez à l’avance un projet inexistant).
Si je suis votre logique, vous proposez d’autoriser l’affichage de signes des religions musulmanes, sikhs et juives sur tous les agents de l’État sauf sur une minorité d’entre eux (les juges, policiers, procureurs et gardiens de prisons) et, du même souffle, vous proposez de retirer le signe religieux de la religion catholique (le crucifix sur les murs).  Pourquoi ce double traitement?  Peut-être que la meilleure solution, et non pas le moins pire compromis, serait de retirer les signes de toutes les religions, sur les agents et sur les murs de l’État?
Monsieur Cardinal, ne tombez pas dans le travers d’inventer des ‘droits fondamentaux’ là où il n’y a que des revendications politiques.  À ma connaissance, aucune autorité démo­cratique n’a jamais proclamé que l’affichage d’un signe religieux par un agent de l’État sur son lieu de son travail soit effectivement un droit.  Et même si cela en fut un, nous savons que tous les droits rencontrent des limites raisonnables.  Voyez un peu : la liberté d’expression est un droit fondamental et pourtant, dans l’exercice de leurs fonctions, les agents de l’État ne peuvent exprimer ouvertement leurs préférences politiques, partisanes ou autres.  Autre exemple, malgré que la liberté de religion soit un droit, les Sikhs ne peuvent porter leur kirpan dans les avions ou les palais de justice.  Aussi, il n’est pas sûr que la liberté de religion doive se traduire par le droit d’afficher ouvertement sa croyance au sein des organismes de l’État.  Aussi, que faire lorsque la liberté de conscience percute la liberté de religion?  Que faire lorsqu’une enseignante invoque sa liberté de religion pour porter son hijab en classe et qu’en même temps une élève invoque sa liberté de conscience pour refuser d’être agressée par le prosélytisme latent de l’enseignante?  À cet égard, je vous encourage à lire le jugement de la Cour Suprême du Canada à propos de la prière au Conseil municipal de Saguenay : à l’unanimité la Cour Suprême a statué que la récitation d’une prière lors d’un conseil municipal violait les droits constitutionnels des citoyennes et des citoyens.  Le jugement dit notamment que «l’État est tenu d’agir dans le respect de la liberté de conscience et de religion de chacun […]  Son corollaire veut que l’État demeure neutre en la matière.»  Est-ce que l’affichage d’un signe religieux par un agent de l’État contrevient à l’obligation de neutralité religieuse de l’État?  Plutôt que de condamner ex cathedra, vous devriez examiner les enjeux avec sérénité et honnêteté.
Vous devez aussi faire la démonstration qu’en ce domaine le ‘compromis’ est la toujours meilleure solution.  Peut-être que le ‘moins bon compromis’ est la pire des solutions.  Peut-être qu’une prescription claire, simple et désirée par la grande majorité des Québécoises et des Québécois est la meilleure chose à faire.
Dans ce débat complexe, je vous engage à laisser de côté les enflures, les affirmations gratuites, les insultes et les sophismes grossiers.
Quant à vous, madame Gagnon, vous semblez n’avoir rien retenu de vos excès de 2013.  Vous recommencez avec la même férocité.  Dès la première phrase de votre diatribe, vous personnalisez le débat sur la personne du Premier ministre et lui jetez trois insultes : « En lançant – de façon improvisée, comme d’habitude – son projet de laïcité … une vilaine cerise à son gâteau mal cuit … le François Legault …»  Pourquoi ce ‘le’ avant le nom de monsieur Legault?  Jamais, madame, je ne m’autoriserais à vous appeler ‘la’ GagnonJe ne connais pas monsieur Legault personnellement mais je ne crois pas qu’il ait l’habitude d’improviser.  Plus loin, vous qualifiez de «nocif» un projet que vous ne connaissez pas.  Encore plus loin, vous parlez de «tensions sociales, d’effet délétère et d’image odieuse».  Pourquoi une telle agressivité?
Je m’interroge, madame, sur les motifs de votre opposition viscérale à la laïcité.  Après tout, il n’y a là rien de répréhensible.  La laïcité est simplement un principe de gouvernance qui stipule la séparation entre l’État et les religions.  Ça m’apparait raisonnable, non?  Vous n’ignorez pas l’Histoire.  Vous savez très bien que le mélange la religion et la politique a toujours donné des résultats désastreux.  Pensez aux persécutions à répétition, aux croisa­des chrétiennes et islamiques, à l’inquisition, à la chasse aux sorcières, aux guerres de religion, à l’infériorisation de la femme, à l’acceptation de l’esclavage, etc.  Que dire des blocages religieux dans le domaine des sciences et de la médecine.  Seulement au Québec, n’est-il pas vrai que les progrès socio-économiques se sont accélérés lorsque l’État s’est affranchi de la religion catholique?
Un dernier point, madame : vous écrivez que «nos enseignants […] n’ont pas pour mission de transmettre des valeurs, sauf à l’intérieur des cours d’éthiques».  Quelle drôle d’idéo­logie!  Selon vous, un professeur de mathématique qui verrait un élève tricher ne le répri­manderait pas parce qu’il n’aurait pas le mandat de favoriser l’honnêteté?  Selon vous encore, un professeur de français qui verrait un élève agresser un autre élève n’interviendrait pas parce que la transmission de la valeur de respect ne serait pas dans sa description de tâche?
Pour l’avenir, madame Gagnon, monsieur Cardinal, si vous désirez intervenir dans le débat sur la laïcité, veuillez le faire avec honnêteté et déférence.
Veuillez agréer mes cordiales salutations,
Michel Lincourt PhD

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