MÉMOIRES DE LUMIÈRES

Immortelles

À ce moment de son récit, le narrateur barbu fit deux ou trois cabrioles.  Un tintamarre de flûtes et de tambours lui répondit.  Il se pencha vers les spectateurs et, prenant le ton de celui qui fait une confidence à l’oreille d’un complice, chuchota : Vous savez qu’il reste là-haut encore les deux nobles dames du ciel.  Alors, joignez vos voix à la mienne pour les appeler.  Répétez après moi.  Il se redressa et tonna : J’appelle . . . j’appelle . . . la divine . . . la divine . . . Lan Caihe . . . Lan Caihe, celle qui habite les fleurs, celle qui enseigne le chant aux oiseaux, celle qui gorge les céréales de lumière fauve, celle qui aromatise les herbes guérisseuses, celle qui gonfle les fruits de sucre juteux, celle qui répand la rosée sur les pivoines immaculées, celle qui accroche une traîne d’ombre au soleil pour adoucir l’ardeur de son feu, celle qui allume l’arc-en-ciel après l’ondée, celle qui atténue la passion des hommes par la tendresse des femmes, celle qui marie la délicatesse à la force et la patience à l’impétuosité, celle qui chante l’amour . . . j’appelle . . . j’appelle la somptueuse Lan Caihe. 

        Une ovation délirante appuya cette supplique. 

        Cao Guojiu tonna à nouveau :  J’appelle . . . (et la foule répéta) j’appelle . . . la douce . . . la douce . . . la pure, la gracieuse, la divine He Xiangu, celle qui flotte sur les nuages comme une jonque gracieuse et agile, celle qui sommeille dans les brumes apaisantes, celle qui croque le nacre de la mer océane, celle qui s’abreuve aux rayons de lune, celle qui cultive le lotus de la pureté, celle qui apprivoise le phénix pour répandre la bonne humeur, celle qui puise avec une louche de bambou les champignons de la vie . . . j’appelle . . . j’appelle He Xiangu. 

        Nouveau délire.

        Rien ne bougea.  Nouveau tapage !  Toujours rien.  Stupéfaction.  Pourquoi les nobles dames du ciel refusaient-elles de descendre ?  Nouvelle tentative.  Roulement de tambour, plaintes aigues des erhus.  Pour montrer la voie aux dames du ciel, des gerbes d’étincelles bondirent vers le ciel étoilé. 

        Rien !

        Sur la scène, les gnomes se tordaient, gémissaient, hurlaient.  Cao Guojiu tenta d’expliquer son échec.  Pathétique !  Pour sûr, un maléfice s’interposait.  Croyez-moi, gens de Chengdu, avant de descendre dans votre bonne ville qui a tant souffert, les Immortelles He Xiangu et Lan Caihe m’avaient assuré de leur volonté de venir.  Voyez le résultat.  Même nous qui devrions être des géants, difformes peut-être, mais géants quand même, regardez-nous, nous sommes rabougris, chétifs, fripés.  Que se passe-t-il ?  Est-ce le malheur qui nous diminue ?  Est-ce l’injustice qui nous rapetisse ?  Comment conjurer ce sort mauvais qui nous accable ?  Avez-vous une idée, braves gens ?

        Un silence accueillit ces tristes paroles.  Le secrétaire Mei n’osa sourire.  Quoi que cet acteur ait comploté – si tant soit qu’il ait concocté quelque chose – il voyait son dessein s’embrouiller.  On n’a plus les Immortelles qu’on avait, se dit-il.

        Une explosion fracassa la nuit.  Au loin, quelque part vers le nord-est – du côté de la villa d’été, pensa Mei – des fusées bondirent dans le ciel étoilé et éclatèrent dans une gigantesque panoplie de lumière blanche.  Sidérée, la foule oublia d’applaudir.  Car pendant que le ciel s’illuminait là-bas, ici les étoiles de scène s’éteignaient.

        Cao Guojiu lança un grand cri.  Une salve de tambour lui répondit.  Sa voix de tombeau tonna :

—   Aidez-moi, braves gens, aidez vos Immortels ! 

        Il fit un grand geste du bras.  Les serviteurs qui avaient apporté les paniers de cailloux et qui, depuis, faisaient statue derrière les gnomes célestes de plus en plus pitoyables, firent des pirouettes, sautèrent en bas des tréteaux et coururent se perdre dans la foule.  Prenaient-ils la fuite ?  Non.  Les voici qui revenaient, amenant avec eux deux vieilles paysannes voilées, courbées, difformes.  Ils portèrent les loques sur la scène et les posèrent derrières les paniers de cailloux.  À la surprise générale, Cao Guojiu se prosterna devant ces présences inopinées.  Puis il se déplia, sembla grandir subitement, devenir un géant.  Des feux s’étaient allumés derrière lui.  On ne le voyait plus qu’en silhouette.  Il projetait sur la foule frissonnante une ombre menaçante.  De plus en plus intrigué, le premier secrétaire Mei sortit de son palanquin. 

        L’ombre lança un grand cri.  Une immense explosion fit sursauter la foule et entoura la scène d’un épais brouillard de lumière et de fumée.  Quand le nuage s’estompa, à la place des paysannes bossues, se tenaient fièrement les Immortelles Lan Caihe et He Xiangu, vêtues d’éblouissantes robes de lumière.  La première avait des cheveux d’or et la seconde une chevelure de jais.  Assommé par l’apparition, le peuple tarda à réagir.  Manifestement, il essayait de comprendre.  Imperceptible d’abord, quelque part dans la foule, un murmure émergea, sauta, revint, retourna, grandit, se multiplia, courut de bouche à bouche : Elles ?  Non.  Oui.  Regarde bien.  Non, c’est impossible.  Mais oui, ce sont elles, je te le dis.  Non.  Oui, oui, OUI.  Le murmure se leva, s’amplifia, gronda, assourdissant, irrésistible comme un volcan qui fracasse la montagne.  Le bon peuple avait reconnut Aurore et Crépuscule.  Aurore et Crépuscule !  Lan Caihe et He Xiangu !  Aurore et Crépuscule !  Lan Caihe et He Xiangu !  Aurore et Crépuscule !  Lan Caihe et He Xiangu ! 

        N’ayant connu ni Sophia ni Ya Ming, le secrétaire Mei ne comprit pas ce déferlement d’enthousiasme mais soupçonna, que quelque chose d’important venait de se produire.  Mais quoi ?  Le ciel de scène brillait de nouveau de tous ses feux.  Surgies de nulle part, des lanternes éclaboussaient les Immortelles d’une lumière vive, presque surnaturelle.  Oui, sans contredit, c’était quelque chose de considérable.  Il chercha les gnomes.  Tous avaient disparu.  À leur place, il ne restait que leur effigie juchée sur des colonnettes, des statuettes en ivoire rehaussées d’or.  Le secrétaire Mei sursauta, se frotta les yeux.  Aux pieds des créatures de rêve qui venaient d’apparaître, les paniers de cailloux s’étaient métamorphosés en des coffres de la trésorerie impériale.  Il regarda par-dessus son épaule pour alerter son escorte.  Les archers s’étaient volatilisés.  Estomaqué, inquiet, faisant un effort pour conserver son calme, il sauta en bas du parapet et s’approcha des tréteaux.  Il voulait saisir le sens de cette simagrée.  Constatant le courage du premier secrétaire, Cao Guojiu l’invita à monter sur scène pour assister au miracle.  Sans attendre sa réponse, les serviteurs célestes saisirent Mei par les bras, le soulevèrent et le déposèrent sur les planches. 

        Cao Guojiu réclama le silence.  Peine perdue.  Il insista, l’obtint enfin.  Ayant capté l’attention de tous, il se prosterna devant les dames venues du ciel, se releva et d’un geste brusque renversa les coffres.  Les bijoux, les pierres précieuses, les assiettes en or se répandirent.  La foule cria d’étonnement.  Il se fit un mouvement.  Une centaine de moines, chacun armé d’un long bâton, entourèrent la scène. 

        Se tenant presque droit maintenant, Cao Guojiu clama : Ces richesses venues du ciel ne doivent servir qu’au bonheur du peuple et à la prospérité à l’empire.  Telle est la volonté de Lan Caihe et de He Xiangu.  Par ce prodige de générosité et de justice, Aurore et Crépuscule, animées de l’esprit de Lan Caihe et He Xiangu, ont acquis le droit inaliénable – il répéta ce mot compliqué – le droit qu’aucun mortel ne peut transgresser, le droit au respect et à la vénération.  Aurore et Crépuscule, veuves et mères, jouissent de la bénédiction du ciel.  Aurore et Crépuscule sont des Immortelles.

        La foule trépigna.  Le gnome fit trois pas sur le côté.  Une explosion l’enveloppa de lumière.  À sa place apparut le moine Tang qui tenait dans ses mains la statuette d’ivoire représentant l’Immortel Cao Guojiu.  Dans la foule, un nouveau silence suivit d’une nouvelle exclamation accueillirent cette métamorphose.  D’une voix forte mais qui n’avait plus le son spectral de l’Immortel, Tang expliqua qu’Aurore et Crépuscule avaient retrouvé le trésor du Sichuan et le retournaient à son propriétaire légitime, c’est-à-dire l’empereur.  Elles accomplissaient ce prodige pour que soit lavé le déshonneur qui affligeait les gens de Chengdu depuis le malheur de la villa d’été.  Il réclama que les héros qui avaient donné leur vie pour la défense de la villa fussent innocentés de tous les crimes qu’on leur imputait.  Même le gouverneur Huerchaba est innocent, clama-t-il.  Plutôt que l’accabler, on devrait l’honorer, parce qu’il a pris sur sa personne l’odieux de ce supposé crime.  N’a-t-il pas posé le geste d’honneur suprême, celui de s’immoler en expiation pour ses compagnons ?  Geste d’autant plus noble que ses compagnons étaient, eux aussi, des héros.  Honneur et longue vie à l’empereur !  Paix aux héros de l’empire !  Respect pour Aurore et Crépuscule !  Gloire éternelle aux Immortelles !  Et pour vous remercier, brave gens de Chengdu, les Immortelles vous offrent du vin de riz et des gâteaux de lune.  Aussitôt, tel un nouveau miracle, une trentaine de chariots tirés par des mules ceinturèrent la foule.  Les moines qui conduisaient ces voitures se mirent à distribuer les délices annoncés.  La foule jubilait.

—   Éminence, dit Tang au secrétaire Mei sur un ton familier, dites à vos archers de venir en paix et se joindre aux moines pour protéger à la fois les illustres dames et le trésor. 

—   Où sont-ils ?

        Tang lui fit un grand sourire.

—   Oh, pas très loin.  Si vous leur donnez ordre de venir gentiment, ils arriveront.

        Mei se fit beau joueur et accepta.  Aussitôt, les archers sortirent de derrière le mur d’une maison voisine et, l’air penaud, s’approchèrent de la scène.  Mais pour chaque archer, il y avait cinq moines munis d’un long bâton de marche.  Inclinant la tête vers Sophia et Ya Ming, le secrétaire demanda à Tang qui étaient ces gracieuses créatures.

        À la question du mandarin, Sophia éclata de rire.  Oh, la foule avait oublié combien enjôleur était ce rire !  Un déferlement d’allégresse lui répondit.  Quelque part, quelqu’un cria : ‘Qu’elle chante !’  Un autre relança : ‘Oui, princesse, une chanson !’  La demande se multiplia, devint irrésistible.  Surprise, Sophia jeta un coup d’œil à Tang qui lui sourit, à Ya Ming qui lui fit une mimique qui voulait dire : ‘Allez, grande-soeur, tu ne peux te défiler.’  Sophia fit un pas en avant.  Les musiciens l’entourèrent.  Le silence s’installa.  De la gorge d’Aurore s’envola un vieil air paysan que tous connaissaient.  Aussitôt les erhus et les flûtes entonnèrent la mélodie, à la fois légère et ample, puis les tambours sonnèrent pour souligner le rythme lent et digne de la chanson.  Celle-ci disait une légende d’espoir : Tristesse et malheur !  Une jeune épouse pleure le décès de son père.  Elle accompagne son époux au bord de la rivière.  Sous les astres bienveillants de la nuit claire, les deux rendent hommage au disparu.  Tristesse et sérénité !  Le défunt apparaît dans un rayon de lune et d’un coup d’éventail dissipe la tristesse.  Mes amours, soyez gais.  Parce que vous attendez un enfant.  Allégresse et bonheur ! 

        Au début, la voix de Sophia flottait à peine au dessus de la musique, le rythme languissait, la mélodie rampait, douce et langoureuse.  Petit à petit, la voix s’amplifia, le rythme s’accéléra, la mélodie devint plus lumineuse, plus rapide, plus somptueuse.  Sans effort, la voix emplit l’espace, comme la lumière de l’aurore chassant les ténèbres, transporta la foule dans un ravissement infini.  Un silence accueillit la dernière note.  Suivi d’une cataracte d’applaudissement.  À ce moment, Mei pensa que cette femme était vraiment une déesse.  L’ovation terminée, sur un ton familier, comme entre amis de même caste, Ya Ming répondit à la question du secrétaire qui était restée pendante.

—   Sachez, honorable secrétaire, que ma compagne est la princesse Sophia, mère, veuve du prince Timur Yisuan Ha, commandant de la cavalerie du gouverneur Huerchaba et fille de Michel Dorcis, lettré du troisième degré.  Et sachez que je suis Zhang Ya Ming, mère, veuve du général Zhu, commandant de la garde rapprochée du gouverneur Huerchaba, notable de la Bannière Jaune, héros de guerre décoré par l’empereur, et fille de Zhang Zeduan, lettré du deuxième degré.  Nous sommes ici pour réparer l’injustice qui nous frappe.

§