MÉMOIRES DE LUMIÈRES

Chinoiseries

Dorcis amena la jeune femme dans sa tente et la confia à une servante du gouverneur.  Il ordonna de lui donner un bain chaud, de la coiffer, de la revêtir d’une robe propre et d’une pelisse bien chaude, et de lui servir un bon repas.  Assis en face d’elle, il l’observait avaler goulûment son riz.  Quand elle reprenait son souffle, elle levait ses grands yeux noirs au dessus du bol et dévisageait son nouveau maître.  Dieu qu’elle était belle !

        Dorcis dit à la jeune fille qu’il respectait sa méfiance.  Il ne lui demandait pas de se fier à lui d’emblée parce qu’elle ne le connaissait pas encore.  Il l’assura que, dans sa maison, elle serait traitée avec respect.  Elle et lui devaient s’apprivoiser.  Éventuellement, il comptait lui rendre sa liberté.  Il répéta ces phrases dans tous les idiomes qu’il connaissait.  Elle réagit lorsqu’il utilisa le grec.  Il continua donc dans cette langue.  Il lui dit qu’il était français et qu’il avait beaucoup voyagé.  Comme elle, il n’avait pas choisi son destin mais tentait de s’en accommoder.  Il lui expliqua la position qu’il occupait auprès du gouverneur du Sichuan.  Il dit que sa propre présence en ce pays démontrait qu’un étranger pouvait y vivre, même y prospérer, pour peu qu’il respectât les us du pays . . .

        . . . ce soir-là, Dorcis qui d’habitude aimait écouter discourra pendant des heures.  En retour, la seule information que la jeune fille consentit à lui fournir fut son nom : Héléna Hélios.  Pour sûr, elle était grecque.  Il installa la jeune fille dans sa tente, plaça deux sentinelles à la porte et alla dormir avec les chameaux. 

        Une semaine plus tard, la caravane reprit le chemin de Chengdu.  Dorcis avait acheté un cheval pour son esclave.  Voyant cela, Huerchaba le railla, lui dit en riant qu’il étalait au grand jour son ignorance des courtisanes.  Pourquoi lui donner une monture alors qu’elle pouvait très bien aller à pied ?  Plutôt que de s’offusquer, Dorcis prit le même ton de badinage pour rétorquer que, contrairement à son maître, il n’avait qu’elle et qu’il devait en prendre soin.  Quelqu’un lança que bientôt, ce serait lui qu’elle chevaucherait.  La troupe s’esclaffa.  Dorcis rougit mais ne répondit pas.  Aux œillades qu’on lui jetait, Héléna comprit qu’on parlait d’elle. 

        Comme chaque année, le retour de Xi’an coïncidait avec le solstice d’hiver.  La caravane entra à Chengdu en fin d’après-midi, au son du gong des tours de garde et s’arrêta dans la grande cour du palais, au milieu d’une foule heureuse de retrouver les siens.  Après avoir salué Huerchaba et ses collègues, Dorcis rassembla ses porteurs.

—   Dans trois minutes, nous serons chez nous, dit-il à Héléna.

        La maison du Français donnait sur une espèce de place oblongue, plutôt un élargissement de la rue, en terre battue, dominé par un hêtre solennel et ceinturé de maisons qui, toutes, se cachaient derrière une palissade de bambous.  Dorcis mit pied à terre devant son portail, aida Héléna à descendre de sa monture et tapa sur un petit gong accroché au chambranle.  De l’autre côté du mur, des pas se précipitèrent, le battant s’ouvrit, un vieil homme parut, plia le torse, se redressa, dit quelques mots de bienvenue, fit deux pas de côté et exécuta une nouvelle courbette.  Dorcis salua le vieillard avec chaleur.  Relevant la tête, celui-ci découvrit la jeune femme, fronça un sourcil mais ne fit aucune remarque.  Dorcis présenta la jeune femme et précisa qu’elle était son invitée.  À Héléna, il présenta monsieur Wong, lequel s’inclina une nouvelle fois.

        Le cortège contourna le mur-écran qui protégeait la demeure des mauvais esprits et pénétra dans la cour.  Wong prit les brides des chevaux et fit signe aux porteurs de le suivre.  Levant la main au dessus de ses yeux pour les protéger du soleil couchant, Héléna examina la maison qui bloquait le fond de la cour.  Elle devina en contre-jour un pavillon de plein pied avec des murs en bois huilé, patiné par les intempéries, et une grande toiture de tuiles noires et luisantes.  Un porche minuscule qui s’accrochait au centre de la façade protégeait une porte vermillon flanquée de deux fenêtres cachées derrière des volets de même couleur que la porte. 

—   Héléna, cette humble demeure est la vôtre, dit Dorcis.  Je souhaite que vous y trouviez le bonheur.

        Il pointa les deux bâtiments qui flanquaient la cour et dit que du côté où s’activaient les porteurs elle trouverait les latrines, l’écurie et la remise du palanquin ; dans le bâtiment d’en face où s’adossait le puits logeait la cuisine et l’appartement des domestiques.  Pénétrant l’ombre portée de la résidence, Héléna vit une dame bien mise, à la chevelure grisonnante, qui attendait sur le pas de la porte. 

—   Au fait, dit Dorcis, j’ai deux serviteurs, monsieur et madame Wong, qui s’occupent de tout, que j’estime et qui vous adoreront, (se tournant vers la dame), madame Wong, comment allez-vous ?  Je vous présente dame Héléna Hélios qui vivra avec nous.

        Madame Wong félicita son maître de sa bonne santé et souhaita la bienvenue à la jeune femme.  Héléna lui rendit son salut d’une petite inclinaison de la tête.  Dorcis prit le coude d’Héléna et l’aida à monter les trois marches du perron.  Suivie de Dorcis, la jeune Grecque entra dans un salon plutôt vaste qui traversait la maison et s’ouvrait sur un jardin.  S’engouffrant par une porte et quatre fenêtres encore ouvertes en dépit de l’hiver, le soleil couchant baignait la pièce d’une belle lumière orangée.  Faisant quelques pas sur le plancher vernis et ambré, elle découvrit plusieurs fauteuils droits en bois laqué rouge sombre qui entouraient une table rectangulaire noire et luisante.  Adossées aux trumeaux, des étagères aux montants sculptés exposaient des porcelaines et des ivoires.  Au centre des murs latéraux, un paravent à motifs floraux dissimulait une ouverture ; Dorcis guida la jeune femme vers celui du côté de la cuisine.

—   Voici ma chambre qui sera la vôtre.  Demain, je sortirai mes affaires et apporterai un ameublement plus digne de vous.  Elle donne sur le jardin. 

—   Et vous ?

        Cette question surprit le Français.  Et le combla de joie.  Elle s’inquiétait de lui.  Déjà !

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