MÉMOIRES DE LUMIÈRES

Agitation

Aimé Soleil referme la porte.  Isolés de la cohue de la salle, Bernard Brillant, le notaire Jagoury, Jacques et Marie dévorent des tartines.  Personne n’a contesté la présence de la jeune femme.

—   Voici le marchandage qu’ils me proposent, amorce Bernard : contre la libération de monsieur le curé et de mes gens, je les laisse partir avec les dames.  Je dois leur donner ma réponse avant trois heures.

—   Ont-ils proféré des menaces de mort ? demande le notaire.

—   Non.

—   Une demande de rançon ?

—   Non plus. 

—   Monsieur Brillant, laissez-moi vous décrire ces bandits, propose Jacques.

        Il raconte tout ce qu’il sait sur eux, et conclut en expliquant qu’il n’a pas quitté les dames depuis leur arrivée en France et qu’elles n’ont jamais commis le moindre crime de quelque nature que ce soit.  Il répète plus d’une fois qu’il craint pour leur vie et pour celle de tous les prisonniers.

—   Il va de soi que l’on refuse un tel marchandage, ose Marie pour couronner le plaidoyer.

        Bernard Brillant regarde son ami Antoine Jagoury qui semble perdu dans ses propre pensées, puis Jacques dont la dignité l’impressionne, puis sa fille qui se comporte comme une femme, pense que ces deux-là s’aiment et s’épouseront bientôt, pense aux conversations qu’il vient d’avoir avec Agathe et son père.

—   Bien sûr, Marie, dit-il.  Antoine, ton conseil ?

—   Je pense comme Marie.  Mais le risque demeure.

—   Risque . . . ?

—   Comment te dire, Bernard ?  Je suis un homme de raison, tu le sais.  De nombreuses lectures et la fréquentation de cercles savants m’ont convaincu de quelques vérités.  Je me dis que la vie sur terre est plus importante que la vie dans l’au-delà.  Que le bonheur est une félicité que nous méritons parce que nous n’avons demandé ni à naître, ni à mourir.  Que le bien-être de l’un s’arrête à celui de l’autre, et que le contentement de chacun s’arrête à celui de tous, ce qui exige de nous tous, tolérance et aménité.  Que les soi-disant messagers de Dieu ne possèdent aucun mandat pour contrecarrer notre bonheur.  Que les règles de vie en société, promulgués librement par l’assemblé des humains après délibération éclairée, ne tirent leur validité que de leur contribution à notre bonheur.  Voici donc quelques principes auxquels j’ai l’honneur d’adhérer.  Aujourd’hui, parce que je veux protéger notre bonheur, je me permets d’ajouter que les sortilèges, les incantations, les diableries, les possessions sataniques, les spectres, toutes ces croyances d’un âge révolu ne sont que d’aberrantes fabulations que l’homme raisonnable rejette, et de soutenir que les préceptes de l’Église dont se réclament les inquisiteurs ne sont que d’horribles ergastules de l’esprit qui font horreur à l’homme raisonnable.  Je ne me trompe guère en affirmant que les chevaucheuses de balais n’existent que dans l’imagination des crédules et que tout honnête homme peut être convaincu d’hérésie tout simplement parce qu‘il raisonne.  J’affirme encore que l’innocence de mesdames Sophia et Zhang ne fait pas plus de doute que celle de monsieur le curé.

—   Merci, monsieur Jagoury, dit Jacques.  Vous énoncez ma pensée mille fois mieux que j’aurais su le faire.

—   Mais il y a plus, ajoute le notaire.  Pour notre malheur, notre monde foisonne de canailles et de bigots.  Tels sont nos inquisiteurs, tels sont aussi beaucoup de nobles tartuffes qui voltigent dans les hautes sphères du royaume et de l’Église.  Là réside le risque.  Nos inquisiteurs possèdent des lettres de cachets qui incriminent nos distinguées invitées.  Sans doute, possèdent-ils aussi une liasse de preuves susceptibles d’accabler la plus chaste créature. 

—   Mais ces preuves ne s’appuient sur rien, proteste Jacques.

—   Je n’en disconviens pas, monsieur Flambeau.  Je vous dis seulement que dans un procès présidé par des bigots en surplis et instruit par des canailles encapuchonnées, les dames, toute innocentes qu’elles soient, seront condamnées.

        Nouveau silence.

—   Notaire, reprend Bernard Brillant, que me proposes-tu ?

        Les mains jointes sur la table, les yeux baissé, monsieur Jagoury s’absorbe dans une réflexion.  Il relève la tête, laisse courir son regard sur ses interlocuteurs, s’attarde sur la jeune femme.

—   Marie, dit-il avec un sourire, je suis bien aise que tu participes à nos délibérations.  Vois-tu, le drame qui frappe aujourd’hui notre bout de pays engage plus de deux mille âmes.  Penses-y, plus de deux mille citoyens entassés dans la même charrette guidée par monsieur le curé et mon ami Bernard.  Malgré nos défauts et nos petites querelles, ce qui fait notre force, à nous du duché de Luxemberg, c’est l’amitié qui nous unit ; par amitié, je veux dire notre habitude d’entretenir entre nous un commerce honnête et agréable.  Depuis leur arrivée, madame Sophia, madame Zhang, frère Ubald, monsieur Flamberger, et vous, monsieur Flambeau, vous voyagez dans la même charrette que nous.  Et nous en sommes ravis.  Une agression contre vous est une agression contre nous . . . une charge contre notre amitié. 

—   Notaire, commente Bernard Brillant, ton éloquence me transporte mais où veux-tu en venir ?

—   J’y viens, reprend Antoine Jagoury de sa voix posée et lente.  Nous appuyant sur cette amitié, nous cultivons les uns pour les autres une estime qui nous fait honneur.  Tout à l’heure, Bernard, je t’observais distribuer tes instructions et éprouvais à ton égard la plus grande déférence.  Puis mon regard s’est posé sur nos gens et mon estime pour eux ne fut pas moins grande.  Tu as vu comment chacun faisait sien la besogne que tu lui confiais.  Aujourd’hui, personne ne songe à tirer au flanc.

—…C’est vrai, ça, approuve Marie.

—   Mais il y a encore plus, poursuit le notaire.  Notre amitié, notre estime réciproque constituent le terreau fertile d’un sentiment encore plus noble.  Je veux parler de l’amour.  Chez nous, il prend de multiples formes et est largement partagé.  L’amour est ce qui nous permet d’accueillir l’aube avec le sourire, ce qui nous permet de former des familles solides et porteuses d’avenir.  Sans contredit, l’amour est le sentiment que nourrissent monsieur le curé et madame la duchesse pour nous tous.  Marie, l’amour est aussi le sentiment que ressentent à ton endroit mon ami Bernard, madame de Chabrel et Aimé Soleil.  Et ils ne sont pas les seuls à t’aimer.  Entre autres, madame de Grivald, madame Grenadeau qui t’a mise au monde, Petit-Louis, Gros-Louis et moi, si tu me permets cette déclaration, nous t’aimons plus que notre vie.  Et, j’en suis convaincu, tu nous aimes avec la même force, malgré les impertinences dont tu nous abreuves parfois mais qui font ton charme . . .

        Marie se tortille sur sa chaise, regarde Jacques et fait une mimique.

—   . . . au-delà de cet amour qui est celui d’un père pour son enfant, reprend le notaire, un amour encore plus merveilleux vient de naître.  Marie, tu sais de quoi je parle . . .

        Le notaire dévisage la jeune femme dont la respiration s’emballe. 

—   . . . Marie, monsieur Flambeau, reprend le notaire, l’amour qui vous lie nous comble tous.  Alors, vous comprenez, les brutes qui occupent le palais perturbe notre prospérité, trouble notre bonheur et menacent votre amour.  C’est pourquoi j’ai envie de leur botter le cul. 

        Marie sent les larmes lui couler sur les joues. 

—   Bernard, après ce petit détour qui explique ma motivation, je réponds à ta question.  Tu refuses le sordide marchandage de ces bandits tout en leur laissant croire que tu pourrais l’accepter.  Et tu gagnes du temps.  Monsieur Jacques, ajoute-t-il, c’est à ce moment que vous et moi sautons dans l’arène : avec votre connaissance des bandits et ma maîtrise des avocasseries, inventons un réquisitoire qui saura les accabler.  Ainsi, advenant un procès, nous accuserons les accusateurs.

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