PRÉSENCE DE LUMIÈRES

Politiques néfastes de la Banque du Canada

Banque du Canada

Lettre au Gouverneur de la Banque du Canada

Montréal, 2 octobre 2017

Monsieur Stephen Poloz,
Gouverneur,
Banque du Canada, Ottawa

Lettre expédiée à :  info@banqueducanada.ca

Objet : Taux directeur et politique monétaire

Monsieur le gouverneur,

Veuillez accepter mes salutations.

Après quelques années de stabilité, vous avez choisi d’augmenter le taux directeur de la Banque du Canada.  Le 12 juillet de cette année, le taux est passé de 0,5% à 0,75% ; le 6 septembre suivant, il a grimpé à 1%.  Par ces décisions prises sans consultation démocratique, vous affectez indûment la vie de millions de Canadiens.  Force est de cons­tater que cet aspect-là de votre décision ne fut guère documenté.

Pourquoi une telle augmentation?  Dans votre communiqué toujours laconique, vous don­nez quelques raisons qui, selon vous, justifieraient cette augmentation.  Vous dites que l’économie en générale va mieux et que l’inflation se maintient en deçà de 2%.  En re­vanche, vous déplorez que l’endettement des ménages demeure élevé.  Vous ajoutez une autre justification qui est incompréhensible; en effet, que veut dire la phrase suivante «…ré­duire une partie de la détente monétaire considérable dans l’économie est justifié…»?  Enfin, vous laissez entendre que nous ne devrions pas être surpris si une nouvelle augmentation nous était imposée le 25 octobre prochain.

Ces explications nous laissent pantois. Je vous soumets au contraire que ces augmentations du taux directeur furent mal avisées et qu’elles auront un impact néfaste sur la vie de la majorité d’entre nous et sur l’économie en générale.  Je vous exhorte de freiner votre velléité de continuer sur le même chemin; en clair, je vous demande de ne pas faire de nouvelles augmentations du taux directeur avant d’en avoir discuté publiquement avec nous.

J’aimerais vous rappeler, monsieur le Gouverneur, que la Banque du Canada n’appartient ni à vous, ni à votre Comité de direction; elle n’appartient pas non plus au Ministre des finances.  La Banque appartient à nous tous, citoyennes et citoyens canadiens.  En tant que propriétaires de notre banque centrale, nous avons des droits et vous, en tant que gestionnaire, avez des devoirs.  Nous avons le droit d’être associés à vos décisions, en amont plutôt qu’en aval, et vous avez le devoir de le faire.  Au-delà des prérogatives atta­chées à votre fonction, il y a de votre part l’obligation morale de valider auprès des Cana­diens le bien-fondé de vos politiques.

Je m’attarderai sur trois aspects de votre politique.

D’abord, la question de l’inflation.  Vous dites souvent que votre principale préoccupation est l’inflation.  Selon vous, c’est le mal absolu qu’il faut combattre absolument.  Mais pourquoi?  Fluctuant depuis longtemps autour de la cible que vous avez-vous-même fixée, c’est-à-dire autour de 2%, l’inflation est sous contrôle, n’est-ce pas?  Les prix augmentent peu, les salaires aussi.  En revanche, ce qui augmente de façon déraisonnable, ce sont les profits des institutions financières et des multinationales, les évasions fiscales, la spécu­lation sous toutes ses formes, les rémunérations des grands patrons et la monstrueuse inégalité économique.  Vous le savez bien : avec la politique économique que vous préconisez, la majorité de la population souffre et une minorité engrange.  Régulièrement, Oxfam nous rappelle que «les inégalités économiques s’amplifient rapidement dans la plupart des pays, dont le Canada, [que] près de la moitié des richesses mondiales est entre les mains des 1 % les plus riches, tandis que 99 % de la population mondiale se partagent l’autre moitié [et que] le Forum économique mondial a identifié ce déséquilibre comme un risque majeur pour les progrès humains.» 

Plutôt que de fonder votre politique sur la lutte contre une inflation qui stagne, ne trouvez-vous pas qu’il serait plus sage de vous attaquer à l’inégalité économique qui est une menace beaucoup plus grave?

En deuxième lieu, j’aimerais vous parler de l’endettement que vous dénoncez.  Vous men­tionnez l’endettement des ménages, vous auriez pu ajouter celui des États.

Oui, à n’en pas douter, nous sommes endettés jusqu’aux yeux.  Mais à qui la faute?  Ne sont-ce pas les banquiers – vos partenaires –  qui sont les premiers responsables de cet endettement individuel et collectif?  Ce sont eux qui ont mis en place le système bancaire actuel qui encourage l’endettement.  C’est ce système que vous défendez.  Vous n’ignorez pas que plus de 95% de la masse monétaire en circulation l’est sous forme de dette?  Et ce sont les banquiers qui sont les principaux créanciers, donc les grands bénéficiaires de cette dette immense parce que ce sont eux qui collectent les intérêts de tous ces prêts.  Au Canada, Statistiques Canada nous informe que l’ensemble des hypothèques s’élève à 1,4 millions de millions $.  Ça fait beaucoup d’argent?  Et d’où vient tout cet argent?  Des banques privées (et de quelques autres institutions financières) qui ont reçu le privilège de créer cet argent de toutes pièces.  Il s’agit du système de réserves fractionnaires que vous connaissez bien, c’est-à-dire le droit pour les banques de prêter, par un jeu d’écritures, de l’argent qu’elles n’ont pas et sur lequel elles toucheront des intérêts.  Voilà !  Les banques encouragent l’endettement parce qu’elles prospèrent sur l’endettement.

Quelles sont vos mesures pour brider l’appétit des banques?  Aucune.  Quelles sont vos mesures pour réduire l’endettement?  Aucune.

Malgré tout, vous nous dites que nous devons réduire nos dettes.  Mais c’est votre politique qui nous endette.  En augmentant le taux directeur, vous n’accomplissez rien de plus que d’alourdir le fardeau de la dette.  La dette, n’est-ce pas, implique toujours deux parties, celui qui prête et celui qui emprunte, le créancier et le débiteur.  Quand vous augmentez le taux directeur, les créanciers augmentent immédiatement le taux d’intérêt sur les prêts, donc augmentent le fardeau de la dette.  Qui sont les gagnants de votre politique?  À n’en pas douter, ce sont les banquiers et tous les autres créanciers.  Qui sont les perdants?  À n’en pas douter non plus, ce sont tous les Canadiens qui ont une hypothèque, une marge de crédit ou un prêt, en d’autres termes, l’immense majorité d’entre nous.

N’importe qui peut faire un calcul simple.  Prenons une résidence de 400 000.$; les pro­priétaires (la mère et le père d’une famille de deux enfants) contractent une hypothèque de 300 000.$, à 3% sur 25 ans; son versement mensuel sera de 1420.$.  La Banque du Canada augmente son taux directeur, dans la foulée; la banque augmente le taux d’intérêt de l’hypo­thèque.  Le nouveau taux est de 5%, et le versement mensuel passe à 1740.$, c’est-à-dire une augmentation mensuelle de 320.$ ou de 3840.$ sur l’année.

Sur ce point, deux questions surgissent.

Notons d’abord qu’après l’augmentation du taux directeur qui entraîne celui de l’hypo­thèque, les propriétaires paient plus cher le produit qu’ils payaient moins cher avant cette augmentation.  Contre cette augmentation, ont-ils un meilleur produit?  Non.  Ont-ils un meilleur service?  Encore non.  C’est simplement que, suite à une décision unilatérale de la Banque du Canada, ils sont forcés de verser plus à la banque.  Alors, monsieur le Gou­verneur, ne vous revient-il pas d’expliquer à ces Canadiens en quoi votre politique va dans le sens de leurs intérêts, à eux?  En réalité, votre politique n’a qu’un seul résultat : enrichir encore plus les banques qui sont déjà immensément riches et appauvrir des Canadiens qui déjà ne roulent pas sur l’or.

Notons ensuite que la somme additionnelle versée à l’hypothèque et aux autres prêts est prise sur d’autres postes du budget de cette famille.  Dans notre exemple, chaque année, c’est une somme de 3840.$ qui disparaît.  Cela signifie que cette famille achètera moins de biens, ira moins souvent au restaurant, coupera sur ses loisirs, etc.; en somme, elle contribuera moins à l’économie en général.  Non seulement votre politique, monsieur le Gouverneur, dessert directement cette famille mais en plus elle nuit à l’économie du Canada.  Est-ce une façon sage de procéder?

Plusieurs autres questions demeurent sans réponse.  Avec cette augmentation des taux d’intérêt, y aura-t-il des Canadiens en bas de l’échelle économique qui n’auront plus les moyens de payer leur hypothèque et qui devront vendre leur maison?  Combien seront forcés de vendre leur propriété à perte.  Combien d’autres, voyant le fardeau de leur dette personnelle augmenter, ne pourront plus assumer et feront faillite?  Combien ne pourront tout simplement pas accéder à la propriété?  Vous devez répondre à toutes ces questions.

Au-delà de l’endettement des particuliers, c’est votre politique aussi qui endette l’État canadien, les provinces et les organismes publics.  En effet, depuis les années soixante-dix, pour des raisons toujours inexpliquées, les banques centrales associées à la Banque des règlements internationaux de Bâle ont cessé de financer les travaux publics à faible taux d’intérêt au profit des banques privées qui, elles, prêtent à fort taux d’intérêt.  Pourquoi maintenir cette façon de faire qui va contre les intérêts des Canadiens?  Ne croyez-vous pas, monsieur le Gouverneur, que sur ce point aussi vous nous devez une explication franche?

Le troisième aspect dont je souhaite vous entretenir est la démocratie.  Selon vous, est-ce que nous vivons en démocratie?  Je ne pense pas que vous oserez répondre par la négative.  Donc, si nous vivons en démocratie, la Banque du Canada, comme les autres institutions publiques, a le devoir de rendre des comptes.  L’idéal serait que vous le fassiez au Parle­ment, et que celui-ci associe les Canadiens à cet examen critique.  Que diriez-vous si la Chambre des communes organisait une véritable consultation publique sur la politique monétaire canadienne?  Vous y viendriez présenter vos projets et vos politiques, et les Canadiens vous apporteraient leurs commentaires et leurs suggestions.

Cette lettre est expédiée à un certain nombre de députés, de tous les partis.  La politique monétaire et l’inégalité économique sont des enjeux qui transcendent les partis politiques.  À mon sens, il revient aux députés d’organiser cette commission parlementaire.  Et il vous revient de ne pas vous y opposer, même d’y participer de manière constructive.

Je vous prie d’agréer, monsieur le Gouverneur, mes plus cordiales salutations,

Michel Lincourt PhD

Cc.  Maxime Bernier, Alexandre Boulerice, Marjolaine Boutin-Sweet, Bill Morneau, Andrew Scheer, Gabriel Ste-Marie, Justin Trudeau, Martine Ouellet.

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