PRÉSENCE DE LUMIÈRES

Le radeau de la torpeur

Cet article date du printemps 2015.  Il a été publié sur notre site se voyage: Les Lincourt à Paris. 

Il y a quelques jours je suis retourné au Louvre.

Je rappelle qu’en février dernier, à notre arrivée à Paris, notre fille nous a accueillis avec des super passes pour accéder au Louvre en tout temps, celles-là que les Français nomment ‘des passes-coupe-file’.

Voici comment ce dispositif fonctionne. On se présente à l’une des entrées du musée, celle du Passage Richelieu par exemple. À ces entrées, il y a toujours des centaines de touristes qui font la queue pour franchir le guichet de sécurité. Cette interminable file avance à la vitesse d’un escargot. Il y en a pour une heure d’attente, au moins. Mais à droite de la file, s’ouvre une allée délimité par des cordons et surveillée par un cerbère; celle-là est déserte. On exhibe son sésame, le gardien acquiesce des yeux, on s’engage dans l’allée déserte, on remonte la file, rendu au guichet on coupe devant tout le monde, on franchit le contrôle et deux escaliers mobiles plus bas, on accède au Grand hall, sous la Pyramide de verre. On se sent à la fois privilégié et un peu coupable,

Ce jour-là, connaissant le chemin, je traverse le hall, emprunte l’escalier mobile qui monte à l’Aile Denon, trouve un ascenseur, en sort au 1er étage, entre dans la salle où des centaines de visiteurs s’agglutinent devant la Joconde, longe le mur pour échapper à l’attroupement, arrête quelques minutes pour admirer le grandiose Les noces de Cana de Véronèse, et me voici dans la Grande Galerie. Longue de plus de 400 mètres, elle offre au regard une quantité impressionnante de toiles, la plupart d’indéniables chefs d’œuvre.

Il y a aussi beaucoup de monde. Dans la foule dense qui circule ou s’agglutine ici ou là, je remarque bien sûr un bon nombre d’individus comme moi, c’est-à-dire des gens intéressés par les œuvres d’art, mais aussi une humanité hébétée qui semble n’être là que pour pouvoir dire, plus tard, qu’elle y fut.. On voit des troupeaux qui passent les yeux dans le vague, des couples qui se regardent, des parents qui courent derrière leurs gamins, des endormis sur les banquettes, des classes d’écoliers qui s’ennuient . . . Il y a beaucoup d’asiatiques, la plupart sont des Chinois je pense, bien que j’avoue avoir de la difficulté à distinguer un Chinois d’un Japonais. Il y a aussi pas mal de touristes d’Europe centrale. C’est à peine si ces gens jettent un coup d’œil aux chefs-d’œuvre qu’ils côtoient. Sont-ils sensibles à la beauté? Je l’ignore.

Au fil de mes pas et malgré la cohue, j’admire une Vierge de Botticini, l’émouvant Vieillard et le jeune garçon de Ghirlandaio, et juste à côté, toujours de Ghirlandaio, l’extraordinaire Visitation, surtout la robe jaune de Sainte-Elizabeth qui s’agenouille devant Marie : cette robe, on dirait une coulée d’or. Je ne suis pas capable d’admirer la Vierge au rocher de Leonard de Vince parce qu’un groupe s’y autophotographie. Mais je m’arrête longuement devant le tableau d’à côté, le Sainte-Anne, encore de Léonard de Vinci. On y voit Marie assise sur les genoux de Sainte-Anne, avec le petit Jésus à leurs pieds. Selon moi, ce sont les deux femmes qui forment l’âme de ce chef d’œuvre, l’Enfant Jésus, lui, ne servant qu’à attirer leurs regards, qu’à générer leur tendresse. Ces deux femmes irradient une indicible beauté, une beauté à la fois mystérieuse et fascinante, une beauté qui plane au-delà des codes habituels de la beauté. Chez ces femmes jeunes et matures, déjà mères, on ne décèle aucune mièvrerie, aucune complaisance, on n’y voit que bonté sans borne, élégance sans affectation et amour absolu . . .

sainte anne leonard de vinci 3

Pour éviter le reflet et mieux admirer le chef-d’œuvre, je me poste à environ deux mètres du tableau, un peu sur le côté. Mais je ne peux éviter le troupeau. Toutes les dix secondes, quelqu’un passe entre le Sainte-Anne et moi. Une Américaine me demande de m’écarter pour qu’elle puisse se photographier devant le tableau. Sans réfléchir, j’obéis. Le charme est brisé. Je reprends ma visite.

J’admire deux Raphael : le Saint-Michel terrassant le démon et le Portrait de Castiglione. Curieusement, il n’y a personne devant la Diseuse de bonne aventure du Caravage : je m’y installe pendant de longues minutes. Finalement, la bousculade me rattrape. Cette fois-ci, elle a la forme d’un Chinois qui circule en tenant sa tablette devant son visage. Ce monsieur visite le musée à travers l’appareil-photo de son ordinateur, en se fichant des autres visiteurs qu’il percute souvent. Partout, on voit quelqu’un qui s’installe devant un tableau ou une sculpture, et, un sourire niais au visage et deux doigts brandis en signe de ‘V’, et se fait photographier. Je me demande ou se situe la ‘victoire’ dans cette simagrée. Parfois, c’est une dizaine de touristes appartenant au même troupeau ‘victorieux’ qui se succèdent devant le même tableau, avec les cellulaires, les tablettes ou les appareils-photos brandis. Les amateurs d’arts doivent aller voir ailleurs.

Ayant complété le tour de la galerie, je décide d’aller dans les salles 75, 76 et 77, là où sont accrochés ce que le musée appelle ‘les grands formats’. Ces trois salles font, du côté de la Pyramide, le pendant de la Grande Galerie qui, elle, longe la Seine. La salle 77 est la Salle Mollien qui contient notamment La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix et Le radeau de la Méduse, immense toile de 491cm x 716cm, peinte en 1818-19 par Théodore Géricault (1791-1824).

Je m’arrête devant ce tableau dont j’avais admiré deux esquisses, lors d’une visite précédente.

Le radeau de la Meduse Gericault

Le tableau de Géricault s’inspire d’un fait réel. Le 2 juillet 1816, la frégate La Méduse s’échoue sur un haut-fond sableux, dans l’océan Atlantique, au large de la Mauritanie actuelle. Il faut se rappeler que nous sommes alors au lendemain de l’épopée napoléonienne. Remonté sur le trône de France, le roi Louis-Philippe a fait le ménage dans l’armée, a nommé partout des commandants militaires choisis sur la base de leur appartenance aristocratique plutôt que sur celle de leur compétence. Le commandant de La Méduse, Hugues Duroy de Chaumareys, est l’un de ces incapables favorisés par le nouveau pouvoir royal. En plus, c’est un ivrogne.

Avec la Restauration de la monarchie, la France récupère le comptoir du Sénégal. En juin 1816, le gouvernement français affrète quatre navires pour ‘repeupler’ Saint-Louis, la principale place-forte de la colonie. La flottille comprend la frégate La Méduse qui porte le futur gouverneur du Sénégal, la corvette L’Écho, le brick L’Argus et la flûte La Loire. Chargés d’hommes et de matériel, les quatre voiliers devaient naviguer en convoi. Mais enivré par son nouveau commandement, le capitaine Duroy de Chaumareys distance ses compagnons et se retrouve seul à l’approche des côtes africaines. Ignorant l’avis de ses officiers, se fiant à celui d’un passager qui prétend connaitre les contours des bancs de sable, il dirige son navire dans la zone dangereuse. Et ce qui doit arriver arrive, le navire s’échoue et s’incline sur le côté. Le gréement se disloque, la coque prend eau. À bord, on le comprend sans peine, s’installe une grande inquiétude pour ne pas dire une panique. Pourtant, on n’est pas loin de l’Afrique : quelque 50 milles marins, moins de cent kilomètres, Saint-Louis à peine plus loin. Que faire? Après d’âpres délibérations, on prend la décision suivante : 233 passagers, dont le capitaine, s’entasseront dans les six chaloupes de sauvetage; on bricolera un grand radeau et 147 marins, incluant le chirurgien, un officier et une cantinière, s’y embarqueront; un câble reliera le radeau à l’une des chaloupes. Et 17 marins resteront sur le voilier et tenteront de le remettre à flot. Le plan est d’atteindre la côte mauritanienne en hélant le radeau, puis de la suivre vers le sud jusqu’à Saint-Louis et, de là, d’envoyer un navire pour récupérer les marins restés sur l’épave. Et pour récupérer la cargaison.

Entre temps, ignorant le désastre de La Méduse, les trois autres navires sont arrivés sains et saufs à Saint-Louis. Et y attendent sagement le gouverneur et leur commandant.

Le plan de sauvetage ne se passe pas comme prévu. Le câble reliant la chaloupe au radeau se brise – ou est délibérément coupé, on ne l’a jamais su – et le radeau part à la dérive. Les chaloupes atteignent la côte africaine et gagnent Saint-Louis.

Quinze jours après le naufrage, le 17 juillet, le radeau est rescapé par l’Argus. Des 147 marins embarqués sur le radeau, il n’en restait qu’une quinzaine (18 sur le tableau) dont cinq mourront quelques jours plus tard. À l’époque, cette histoire a provoqué un immense scandale.

La composition du tableau en trois pyramides qui s’imbriquent les unes dans les autres est spectaculaire. Les fortes diagonales pointent vers un point minuscule qui émerge de l’aube, sur la ligne d’horizon : c’est l’Argus qui arrive et qui sauvera les naufragés. Au premier plan s’accrochent les morts, les agonisants et les désespérés; autour, les vagues énormes menacent l’esquif qui est sur le point de se disloquer. Puis, au loin, en haut, la composition s’éclaire. Les survivants ont vu la voile qui vient d’apparaitre sur l’horizon; ceux-là montent à l’assaut de l’espoir, alertent leur compagnons, certains s’étonnent de cette apparition inespérée car ils n’y croyaient plus, d’autres enfin ont la force d’agiter des chiffons pour attirer l’attention de la vigie de l’Argus. Ici, c’est la nuit noire, la mer agressive, le cauchemar, le désespoir; là-bas, c’est l’aube lumineuse, la mer plus calme et l’espoir. Pour moi, le tableau de Géricault, même en racontant l’histoire d’un désastre, nous transmet un message d’espoir. Mais il faut bien le regarder, ce tableau, pour déceler ce message. Le point d’espoir sur l’horizon est si petit, si dérisoirement minuscule, à comparer avec l’ampleur du désespoir, lequel occupe la quasi-totalité de la surface du tableau.

Le radeau de la meduse Gericault detail

Devant ce chef d’œuvre, le troupeau passe. Quelques visiteurs s’arrêtent pour le regarder. Mais ceux qui prendront quelques secondes pour y jeter un coup d’œil y verront-ils la minuscule voile de l’Argus sur l’horizon? Ou arrêteront-ils leur regard au premier plan, sur le seul spectacle des naufragés? Y verront-ils un message de désespoir ou un d’espoir? Malheureusement, je pense que la plupart n’y verront ni l’un ni l’autre. Ils seront comme cette dame chinoise que j’observe : elle vient de passer devant la toile de Géricault sans s’arrêter. D’ailleurs, elle ne s’arrête nulle part. Elle marche à petit pas, hagarde, se traînant les pieds, le regard vide fixé devant elle. Elle est sûrement épuisée; mais en plus elle semble hébétée. Comme quelqu’un qui émerge d’un séisme, et non comme quelqu’un qui visite un paradis.

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