PRÉSENCE DE LUMIÈRES

MLQ Prix Condorcet-Dessaulles 2016 à Djemila Benhabib

De gauche à droite: Lucie Jobin, présidente du MLQ, Djemila Benhabib et Michel Lincourt

Le 27 novembre 2016, le Mouvement laïque québécois a décerné le Prix Condorcet-Dessaulles 2016 à la militante de la laïcité madame Djemila Benhabib. J’ai fait l’eulogie de madame Benhabib. Voici mon texte.

 

MLQ Prix Condorcet-Dessaulles, 2016

Eulogie de Djemila Benhabib

Aujourd’hui, nous honorons madame Djemila Benhabib.Comme nous tous, Djemila Benhabib est un être multiple.Elle est d’abord une femme dans toute la plénitude du terme.Elle est une intellectuelle, une scientifique, une journaliste, une auteure, une militante, une femme de tête et une passionnée.Est-elle une battante? Oui, mais je pense qu’elle l’est plus par nécessité que par inclinaison.Elle est aussi une amante, une épouse, une mère et une femme de courage.

Elle nait en 1972, en Ukraine, d’un père algérien et d’une mère grecque-chypriote.Ses parents, tous deux des scientifiques, y poursuivent des études supérieures. À l’âge de deux ans, elle réside chez ses grands-parents maternels à Chypre. Et la guerre lui tombe dessus. C’est peut-être de cette expérience précoce et terrible que lui vient son courage.

Elle passe son enfance à Oran. C’est une période heureuse.Ses parents sont professeurs à l’université d’Oran; ils sont aussi des militants laïques. Un petit frère s’ajoute à la famille. Elle grandit dans un foyer accueillant, où l’on discute beaucoup. À ce moment, pour elle, l’Algérie est sa patrie; elle ne s’imagine pas vivre ailleurs. Mais de nouveau, la terreur la rattrape. Ce sont les fanatiques du Front islamique du salut et du Front islamique du djihad armé, le FIS et le FIDA, qui déferlent. Ces sanguinaires veulent faire de l’Algérie une dictature islamiste. Ils agressent tous ceux qui ne partagent pas leur fanatisme, terrorisent les écoles et les universités, obligent les femmes et les jeunes filles à porter le voile, assassinent les intellectuels et les artistes, en viennent à massacrer sans discernement. Comme ses parents et son frère, comme beaucoup d’Algériens, Djemila Benhabib tremble de peur. Un jour en 1994, sa mère trouve dans son casier postal à l’université une condamnation à mort provenant du FIDA. La famille s’enfuit à Paris. À ce moment, le courage de Djemila Benhabib âgée de 22 ans se mêle à l’instinct de survie.

Trois ans plus tard, en 1997, elle émigre au Canada en tant que réfugiée politique. Elle veut refaire sa vie dans un pays de liberté. À n’en pas douter, ce grand changement exige un grand courage. Car même le plus grand espoir en l’avenir ne diminue en rien les difficultés de l’exil.

Elle s’accroche, reconstruit sa vie. Elle poursuit ses études en science physique, en science politique et en droit international, se trouve un emploi, devient journaliste à temps partiel. Cet acharnement se fonde sur une autre forme de courage, celui, comme dit la formule consacrée, qui affirme qu’il vaut mieux construire soi-même l’avenir que l’on désire plutôt que laisser la fatalité nous imposer sa médiocrité.

Au Canada, Djemila Benhabib trouve des amis, un compagnon de vie, fonde une famille, donne naissance à une fille. Elle s’installe, acquiert sa citoyenneté canadienne, gagne sa vie.

En même temps, elle observe le monde, voit qu’elle n’est pas seule à vivre l’exil et à subir la persécution; elle assiste avec effroi à la progression de l’islamisme politique.Elle se dit qu’elle doit résister, qu’elle doit partager son expérience. En 2009, elle publie son premier essai, Ma vie à contre-Coran. Succès immédiat. Elle est finaliste des Prix du Gouverneur général du Canada et remporte le Prix des écrivains francophones d’Amérique. On l’invite. Elle multiplie les conférences.

En 2011, elle publie Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident. Elle y dénonce l’alliance malsaine d’une partie de la gauche occidentale avec l’islam politique.L’année suivante, elle reçoit le Prix international de la laïcité décerné par le Comité Laïcité République de France. La cérémonie se tient à la mairie de Paris. C’est Charb, le patron de Charlie Hebdo, qui lui décerne le prix. Comme on le sait, le 7 janvier 2015, Charb sera assassiné avec dix de ses collègues par les islamistes. Le monde que Djemila Benhabib dénonce est dangereux. Pour maintenir le cap, il lui faut une bonne dose de courage.

En 2013, elle sort deux ouvrages, Les femmes au printemps et L’automne des femmes arabes, qui relatent l’action des femmes dans les révolutions arabes en Tunisie et en Égypte. Elle reçoit le Prix de littérature Gérald Godin et le Prix Culture Mauricie. L’année suivante, l’Association et la Fondation humaniste du Québec lui décernent le Prix humaniste.

Au début de 2016, elle lance un essai qui ressemble à un pamphlet : Après Charlie : laïques de tous pays mobilisez-vous! C’est l’appel d’une militante qui se bat contre l’Islam politique, cette idéologie totalitaire qui ne vise rien de moins que l’abolition de la démocratie. En mai de la même année, l’Université libre de Bruxelles lui décerne pour l’ensemble de son œuvre le Prix de la liberté d’expression; ce prestigieux événement se déroule sous le double patronage de l’Union européenne et de l’UNESCO.

Il y a quelques jours, l’Institut maçonnique de France lui remet le Prix Humanisme 2016.

Djemila Benhabib milite pour la laïcité. Et elle s’érige contre le fanatisme des religions intégristes. À n’en pas douter, ce sont les deux aspects du même combat, à la fois pour le bien et contre le mal. Elle se bat pour la liberté de conscience qui est l’un des trois fondements de laïcité, et, a contrario, elle dénonce l’imposition par la violence de doctrines rétrogrades, absurdes et avilissantes. Elle se bat pour l’égalité des citoyens, c’est à dire l’égalité des femmes et des hommes, qui est le second fondement de la laïcité, et, a contrario, dénonce les doctrines patriarcales qui prêchent la supériorité des hommes et qui recouvrent les femmes d’un linceul. Elle se bat pour l’universalité de la sphère publique, qui est le troisième fondement de la laïcité, et, a contrario, elle dénonce le sectarisme des endoctrinements totalitaires. En somme, Djemila Benhabib se bat pour les Lumières et contre l’obscurantisme.

Il n’est donc pas surprenant que Djemila Benhabib dérange. Elle, simple femme, elle ose défier le pouvoir misogyne de l’islam politique! Elle, simple mortelle, elle ose contester les fatwas! Quelle insolence! Elle va à contre Coran! Alors, les grands et petits soldats d’Allah l’agressent, l’insultent, la menacent, lui font des procès. De toutes les façons, ils tentent de l’intimider, de la terroriser, de la faire taire. Mais rien n’y fait. Car voyez-vous, cette simple femme est aussi une femme de courage.

Mesdames et messieurs, chers amis du Mouvement laïque québécois, je vous présente la lauréate du Prix Condorcet-Dessaulles 2016, madame Djemila Benhabib.

Michel Lincourt, Conseil national du MLQ,

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