PRÉSENCE DE LUMIÈRES

Histoire de Claire 4

Petites légendes

Louise de La Vallière

Première petite légende : les bâtards de roi

Selon une légende, des fils illégitimes d’un roi auraient trouvé refuge chez ton ancêtre.

Je te rappelle que les légendes, mêmes les plus petites, se nourrissent d’authentiques faits historiques.

Voici les faits qui nous concernent.Ils impliquent le roi de France, sa maîtresse, un ministre, le père de ton ancêtre, et un riche aristocrate qui veut plaire.Le roi est le jeune Louis XIV, la maîtresse du roi est la délicieuse Louise de La Vallière, le ministre est le tout-puissant Jean-Baptiste Colbert, le père de Michel Désorcy se nomme François et il brasse des affaires à Sceaux et à Paris, et l’aristocrate est Roger du Plessis, duc de Liancourt.En plus d’avoir ses entrées à la cour, celui-ci finance la Société Notre-Dame; à ce titre, comme Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance, il est l’un des fondateurs de Montréal.

Le duc connaît les Désorcy, père et fils.Je te rappelle qu’à l’automne 1658, Michel a fait la traversée Québec / La Rochelle en compagnie de Jeanne Mance et de Marguerite Bourgeoys, deux dirigeants de la Société Notre-Dame.Je te rappelle aussi que François Désorcy est un notable de Sceaux, que la famille de Roger du Plessis possède des terres à côté de Sceaux, à Plessis-Robinson, et que Colbert compte acheter le vaste domaine de Sceaux.Donc, le ministre, le duc et le bourgeois ont si non des intérêts communs du moins quelques affinités.Ils partagent le même pays.

En 1662, Louis XIV fait la connaissance de Louise de La Vallière; il a 24 ans, elle, 17 ans; il est séduisant, et elle, absolument charmante.C’est le coup de foudre.Ils s’aimeront pendant six ans et auront quatre enfants.

Charles nait en 1663; et deux ans plus tard, c’est au tour de Philippe.Les deux accouchements se font dans le plus grand secret.En 1666 et en 1667, deux autres enfants suivront mais, contrairement aux premiers, ceux-là seront légitimés; ils s’appelleront Marie-Anne de Bourbon et Louis de Bourbon, comte de Vermandois.

L’histoire officielle nous informe que les deux premiers fils décèdent en 1666.Mais est-ce vrai?Regardons d’un peu plus près la naissance de ces petits garçons.

L’acte de baptême du premier fils, daté du 19 décembre 1663, mentionne que l’enfant, né de parents inconnus, se nommera Charles et est donné en adoption à un certain marquis de Lincourt et à son épouse, Élizabeth de Beux.Daté du 7 janvier 1665, l’acte de baptême du deuxième fils dit que l’enfant, né de parents inconnus, portera le nom de Philippe et est donné en adoption à un certain monsieur François Désorcy et à son épouse Marie Bernard.

Claire, tout ce qui précède est historiquement exact.

Entrons maintenant dans la légende.Y a-t-il une relation entre notre famille et ces deux adoptions?Deux réponses s’offrent à nous.

La première est la version officielle : les enfants seraient effectivement décédés en 1666 et l’apparition de nos noms dans cette histoire serait une coïncidence.Donc, il n’y aurait aucune relation entre les Désorcy-Lincourt et les deux premiers fils de Louis XIV.

La seconde explication est plus rocambolesque.Reprenons l’histoire.À l’automne 1663, Louise est enceinte du roi; bientôt sa grossesse apparaîtra aux yeux de tous.Le roi est embêté.Il aime sa maîtresse mais ne veut pas déplaire à sa mère, encore moins blesser la reine; en plus, il se méfie des dévots qui lui reprochent ses aventures extraconjugales.Sur le conseil de son ministre Colbert, le roi décide que Louise quittera la cour et ira accoucher au Palais-Royal, dans la plus grande discrétion.

Assurer la discrétion de l’accouchement est la partie facile du plan; la partie difficile sera la prise en charge du bébé.

C’est à ce moment que les Désorcy entrent en lice.Ils proposent au duc de Liancourt un plan assez subtil.Contre des émoluments de circonstance, généreux, il va sans dire, Michel Désorcy adoptera l’enfant et l’amènera au Canada, c’est-à-dire loin, très loin de la cour; François se porte garant de son fils et s’occupera de tout.Soucieux d’assurer un avenir radieux à son fils, le père Désorcy ajoute une autre clause à sa proposition : puisque dans l’acte de naissance un faux nom sera utilisé pour identifier le parrain, et que le parrain réel du bâtard sera son fils, il demande qu’on donne à ce parrain un nom aristocratique accompagné d’un titre, le nom de ‘marquis de Lincourt’ par exemple ferait l’affaire.Il ne fait aucun doute que le nom de Lincourt est inspiré de celui de Liancourt.Le duc tique un peu mais transmet néanmoins la proposition à Colbert.Le ministre accepte mais pose une condition, à savoir que Désorcy devra attendre le décès des principaux protagonistes de l’affaire, à savoir de Liancourt, Louise de La Vallière et le roi, avant de prendre le nom de Lincourt.François Désorcy répond que cette demande lui apparaît raisonnable.On se sert la main.

Louise accouche, l’enfant et la mère se portent à merveille, l’acte de baptême est signé par un clerc complaisant, le duc de Liancourt remet la bourse, François Désorcy amène le petit Charles, officiellement le fils du marquis de Lincourt, à La Rochelle et le confie à une nourrice, Jeanne Bénart.Le 14 avril 1664, la ‘fille du roi’ et le bébé s’embarquent sur la flûte Le Noir de Hollande, sous la surveillance personnelle du capitaine Pierre Fillye.Le 25 mai suivant, le navire accoste à Québec et le bébé est remis à Michel Désorcy, de même que sa part du magot.

La jolie Louise de La Vallière est de nouveau enceinte.En janvier 1665, elle donne naissance à autre garçon. L’accouchement a encore lieu au Palais-Royal et encore dans la plus grande discrétion.Colbert, le duc de Liancourt et François Désorcy rejouent la même comédie. Cette fois-ci, comme aucune demande particulière n’est faite à propos du nom du parrain, le père Désorcy utilise son propre nom. Et le petit Philippe part rejoindre son grand frère à Québec.

On ignore ce que deviendront les fils du roi. En revanche, on sait que le duc de Liancourt décédera en 1674, Louise de La Vallière, en 1710 et Louis XIV, cinq ans plus tard. Et que c’est à cette époque que le patronyme Lincourt apparaît dans notre famille. Il s’enracinera; quant à la particule, elle apparaitra dérisoire sur les rives du Saint-Laurent.E t Jean-Baptiste Désorcy dit Lincourt aura le bon goût de ne jamais revendiquer le titre de noblesse qui, de toute façon, était bidon : il aurait fait rire de lui.

Frontenac et Charles Désorcy

Deuxième petite légende : le héros.

Le deuxième fils de ton ancêtre, Charles, n’est pas doué pour les études, n’a aucun goût non plus pour la prêtrise.Mais il déborde d’énergie et ne manque pas de courage.À 12 ans, son père l’inscrit au Petit Séminaire de Québec.Il y restera un an.Quelques années plus tard, il devient soldat et se voit affecté à la garde rapprochée du gouverneur.C’est en octobre 1690 qu’il entre dans la légende.

Cette année-là, les anglais de Boston décident d’attaquer Québec.Ils arment une flotte d’une trentaine de navires, dont quatre vaisseaux de première ligne.Et ils désignent William Phips pour commander l’expédition.

Phips est un parvenu à la fois sagace et ambitieux.D’origine modeste, il devient charpentier de marine à Boston et épouse une riche veuve.Cette fortune subite lui permet d’acheter un navire dont il s’autoproclame capitaine.Pendant quelques années, il vogue dans les mers du sud à la recherche d’épaves, finit par découvrir les restes d’un galion espagnol qui contient un fabuleux trésor sous forme de lingots d’or et d’argent, estimée à plus de 250 000 £ de l’époque.Même après avoir partagé le butin avec le roi d’Angleterre, ses associés, les gouvernements de Grande-Bretagne et de la colonie, et son équipage, il engrange une substantielle somme.

Surtout, il acquiert une immense renommée autant à Londres qu’à Boston.

Au printemps de 1690, il mène une flotte de sept navires contre l’Acadie.Faiblement défendue, le gouverneur de Port-Royal capitule.Phips accepte la capitulation mais ordonne néanmoins à ses hommes de saccager et d’incendier la ville.Malgré le faible butin qu’il rapporte, Boston l’accueille en héros.Fort de ce succès facile, on lui confie trente navires avec la mission de conquérir Québec. C’est le 16 octobre 1690 que la flotte anglaise jette l’ancre devant Québec.Elle transporte 2000 soldats et beaucoup de canons.De son côté, le gouverneur Frontenac organise la défense de la ville. Il peut compter sur 3000 hommes, des miliciens et des soldats réguliers; Charles Désorcy est l’un de ceux-là.Il a aussi de bons canons.

Avant d’attaquer la ville, Phips dépêche auprès Frontenac l’un de ses officiers, le major Thomas Savage avec pour mission d’exiger la reddition de Québec. La riposte du gouverneur français est cinglante et passera à l’histoire :

‘Dites à votre général que je lui répondrai par la bouche de mes canons.’

La bataille commence dès que Savage remonte sur son bateau.Les quatre vaisseaux de ligne s’approchent de Québec et ouvrent le feu.Les canons de Frontenac ripostent.Un millier de soldats anglais débarquent sur la rive nord de la rivière Saint-Charles.Cette attaque est aussitôt contrée par les miliciens canadiens.Charles Désorcy assure la liaison entre Frontenac et les capitaines sur le terrain.Ceux-ci sont Nicolas Juchereau de Saint-Denis et Jacques Le Moyne de Sainte-Hélène.Le premier combat sur ses propres terres tandis que le second arrive de Montréal à la tête de 300 miliciens.

La bataille dure six jours sans interruption.Sur les battures de Beauport, harcelés par les miliciens canadiens, les anglais s’enlisent.Menant ses hommes dans une charge pour capturer les canons anglais, Juchereau aura le bras fracassée.Dans la Haute-ville, les Québécois n’arrivent plus à mâter les incendies allumés par les obus incendiaires des anglais.Voyant que ses canons sur la hauteur touchent à peine les vaisseaux anglais, Frontenac demande à Sainte-Hélène d’installer une batterie dans la Basse-ville et de canonner les vaisseaux anglais au ras de l’eau.Les tirs des artilleurs montréalais s’avèrent d’une précision remarquable.Deux vaisseaux anglais prennent l’eau et doivent se retirer derrière l’Île d’Orléans.Le vaisseau amiral voit son grand mât fauché et la corne de son mât d’artimon d’où flotte le White Enseign coupée net.Le drapeau tombe dans le fleuve.Pour le récupérer, les anglais mettent une chaloupe à l’eau.Mais sur la rive, un soldat canadien a une meilleure idée.Il plonge dans le fleuve glacée et nage furieusement en direction du précieux trophée.Cet homme, c’est Charles Désorcy.

Du navire anglais, on mitraille le nageur.Pour éviter d’être touché, il plonge. Mais cette manœuvre retarde sa progression.La barque anglaise est sur le point d’atteindre le drapeau.Sainte-Hélène hurle un ordre.Trois canons canadiens crachent. L’un des boulets transperce le flanc de la chaloupe.Projetés dans le fleuve, les marins anglais abandonnent le drapeau pour sauver leur vie.À bout de souffle, Charles atteint le drapeau mais n’arrive pas à le tirer vers le rivage; accrochés l’un à l’autre, Charles et le pavillon anglais dérivent plutôt vers le deuxième navire anglais.

Parti de la rive, un canot d’écorce fonce. À son bord, trois miliciens canadiens pagaient de toutes leurs forces.En quelques minutes, le canot rejoint le nageur et le trophée. Mais ils sont maintenant à portée de fusil du second navire anglais. Une pluie de balles s’abat sur eux. Le pagayeur du milieu attrape le drapeau et le coince sur le flanc du canot, Charles s’agrippe de l’autre côté et les deux autres pagailleurs entraînent leur embarcation hors de la portée des fusils anglais. Une heure plus tard, les héros accostent sous les hourras des défenseurs. Et c’est un Charles Désorcy, grelottant de froid mais rayonnant de fierté, qui remet le trophée à Frontenac.

Le 24 octobre, après un échange de prisonniers, les assiégeants quittent Québec, au grand soulagement de la population et des autorités coloniales françaises.

Voici le poème de Louis Fréchette qui raconte l’exploit du fils de ton ancêtre.

À la nage

Phips bombardait Québec. Du haut de son nid d’aigle,
Frontenac tenait ferme et ripostait en règle.
La veille, un envoyé de l’amiral anglai
Avait, signaux en mains, pris pied sur les galets
Où du Cap Diamant l’escarpement se dresse,
Et, porteur d’un message insolent dont l’adresse
Ne dissimulait point l’orgueilleuse teneur,
S’était fait introduire auprès du gouverneur.
Celui-ci, digne et grand comme un guerrier de Troie,
Calme, avait répliqué : Dites à qui vous envoie,
Pas besoin, n’est-ce pas, d’en faire un parchemin,
Que mes canons français lui répondront demain !
Et Phips de ses vaisseaux, Québec de ses murailles,
Échangeaient acharnés des trombes de mitrailles.

C’était un imposant spectacle en son horreur.
Le bronze inconscient, comme pris de fureur,
Dans ce cirque bordé de forêts séculaires,
Semblait de l’âme humaine emprunter les colères.
Tandis que l’assiégeant, de ces boulets rougis,
Démantelait les murs, éventrait les logis
Et menaçait enfin de tout réduire en poudre,
La faible garnison, tonnant comme la foudre,
Criblait les lourds vaisseaux jusqu’à leur flottaison.
Enfermée au milieu de ce vaste horizon
De grands rochers à pic, de gorges ténébreuses,
De longs coteaux boisés, de montagnes ombreuses,
Dont les cent mille échos portaient jusqu’au désert
Les sauvages accords du farouche concert
Qui du fleuve grondant montaient jusqu’à leur cime,
Malgré son noir cachet, la scène était sublime !

Tout à coup des vaisseaux part un cri de démon.
Du navire amiral la corne d’artimon
Qu’a coupée un boulet bien pointé de la rive,
Avec son pavillon culbute à la dérive.
Aussitôt, à ce cri de colère éperdu
Du haut de nos remparts un autre a répondu,
Une acclamation de triomphe et de joie…
Ce drapeau que le flot emporte, quelle proie !
Un canot du navire anglais s’est détaché ;
Mais un autre boulet juste à temps décoché,
Avant même qu’un quart de minute s’écoule,
Va lui crever le flanc, le renverse et le coule.

Allons ! dit Frontenac, ce drapeau c’est la croix !
Qui sera chevalier ? Moi ! répond une voix.
Et, dans mille bruits du vent et du carnage,
Un jeune homme s’avance et se jette à la nage.
Bravo ! Bravo ! Bravo ! Maintenant tous les yeux,
Tournés vers un seul but, concentrés, anxieux,
Vont suivre désormais le tout petit sillage
Qui trahit du héros l’audacieux voyage.
Lui nage avec vigueur, tête haute ou plongeant
Sous le feu des Anglais, qui jurant et rageant,
Pour sauver leur drapeau, de loin, sans intervalles,
Tout autour du point noir font crépiter les balles.
La vague est suffocante et le courant est fort :
N’importe ! sans faiblir, et redoublant d’effort,
L’homme rit du péril et s’avance quand même.
À de certains moments, anxiété suprême,
On n’aperçoit plus rien. Est-ce fini ?… Mais non !
Le nageur reparaît aux éclairs du canon,
Et s’avance toujours haletant et farouche
Vers le drapeau flottant. Il l’atteint, il le touche…
Hourra ! … Trois jours plus tard, quand, après maint échec
Plus ou moins désastreux,

Votre réponse à “Histoire de Claire 4”

  1. Louise Lincourt dit:

    22 Sep, 15 a 20 h 10 min

    Très chouette!


Laisser un commentaire