PRÉSENCE DE LUMIÈRES

Histoire de Claire 3

L’arrivée de l’ancêtre des Lincourt au Canada: Michel Désorcy dit Boute-en-train

Des flutes

Claire, ton premier ancêtre du côté de la famille Lincourt s’appelle Michel Désorcy dit Boute-en-train.Il débarque à Québec le 21 juin 1657, dix-sept ans après ton autre ancêtre, Nicolas Bonhomme dit Beaupré.C’est soixante ans plus tard que le petit-fils de Michel, Jean-Baptiste, ajoutera à son nom le sobriquet de Lincourt.

Beaucoup de choses ont changé en Nouvelle-France depuis l’arrivée de Beaupré.Les grands voiliers remontent maintenant le Saint-Laurent jusqu’à Québec : ils sont guidés par des caboteurs canadiens qui ont appris à déjouer les nombreux écueils du fleuve. La popu­lation de Québec a quintuplé, approche maintenant 1400 habitants.Sur la hauteur, un im­posant mur de pierre protège désormais le fort Saint-Louis.

En 1640, Montréal n’existait pas : maintenant c’est chose faite.Deux ans après l’ar­rivée de Beaupré à Québec, Chomedey de Maisonneuve et l’infirmière Jeanne-Mance fon­dèrent Ville-Marie (Montréal) qui loge déjà 400 colons.Le poste des Trois-Rivières est devenu un établissement de quatre-vingt habitants.Et des colons commencent à s’installer hors de la capitale, en particulier dans les territoires de Sillery et de l’Ancienne-Lorette, dans la seigneurie de Dombourg (à Neuville), sur la Côte de Beaupré vers la grande chute et dans l’île d’Orléans.

Les attaques des Iroquois contre la colonie se poursuivent de façon sporadique mais non moins meurtrière.À l’époque de l’arrivée de tes ancêtres au Canada, les nations euro­péennes qui colonisent l’Amérique, déjà en guerre les unes avec les autres, transportent leurs conflits dans les nouveaux territoires. Chaque nation colonisatrice trouve ici ses alliés et ses ennemis, un jeu d’alliance qui exacerbe les guerres ancestrales des Amérindiens.Les Français de la Nouvelle-France font alliance avec les nations indiennes qui vivent au nord du Saint-Laurent, principalement les Innus (Montagnais), les Hurons et les Algonquins.Les Français d’Acadie s’associent aux Abénakis.Les Anglais des Treize Colonies et les Hollandais de Nieuw-Amsterdam s’allient aux cinq nations iroquoises, à savoir les Se­necas, les Cayugas, les Onondagas, les Oneidas et les Mohawks; les Iroquois habitent le territoire au sud du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent.

Je te rappelle que la colonie hollandaise Nieuw-Amsterdam fut fondée en 1625 à la pointe sud de l’île de Manhattan mais que, soixante ans plus tard, elle est conquise par les Anglais qui la rebaptisent New York.

Force est de constater que les Iroquois sont constamment en guerre avec leurs voi­sins.Et que, le plus souvent, ils sortent vainqueurs des escarmouches.De 1630 à 1660, ils massacrent les Mohicans qui vivent le long de la rivière Hudson pour les empêcher de traiter avec les Hollandais ou les Anglais.Ils déciment aussi la tribu des Algonquins; lors d’un seul raid en 1651, ils font 500 prisonniers.Ils ne cessent d’harceler Ville-Marie et mènent des raids le long du Saint-Laurent.En 1656, un an avant L’arrivée de Michel Désorcy, un détachement de 300 Iroquois massacre le village huron de l’Île d’Orléans, sous le nez des habitants de Québec.Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à cette époque les colons de la Nouvelle-France ne se sentent pas en sécurité.

La principale cause de ces inlassables conflits est le contrôle du commerce des four­rures.À n’en pas douter, c’est là une très importante activité commerciale; c’est même la raison d’être de la Nouvelle-France.Chaque navire qui retourne en France rapporte dans ses cales des centaines de ballots de pelleteries.Ce commerce rapporte gros : le retour sur l’investissement des négociants français qui s’adonnent à la traite des fourrures est de l’ordre de 600%.

Je t’explique comment ce négoce fonctionne.À l’automne, des coureurs des bois canadiens accompagnés d’indiens s’enfoncent dans l’arrière-pays.Naviguant en canots d’écorce, ils remontent le fleuve Saint-Laurent vers l’ouest, et les rivières des Outaouais, Saint-Maurice et Saguenay vers le nord.Pendant les mois d’hiver, des raquettes aux pieds, ils posent des pièges et capturent des bêtes à fourrure, des centaines de bêtes, des castors, des ours, des martres, des loutres, des orignaux et des chevreuils.Ils dépècent les bêtes en prenant soin de ne pas abîmer la fourrure.Ils se nourrissent de la chaire de ce gibier, font fondre la neige pour se désaltérer.

À la fonte des glaces, ils entassent les fourrures dans leurs canots et descendent les rivières jusqu’aux postes de traite, à Montréal, aux Trois-Rivières ou à Tadoussac. C’est là que la traite s’effectue : il s’agit d’un échange. Contre les peaux, des marchands cana­diens remettent au trappeurs des fusils avec leurs munitions, des haches, des couteaux, du tabac, du thé, des vêtements chauds, des couvertures et d’autres objets de première néces­sité; malgré les interdits, des cruchons d’eau-de-vie s’ajoutent toujours aux paiements. De spectaculaires beuveries célèbrent les transactions.

La traite conclue, les marchands canadiens transportent les fourrures dans leurs entrepôts à Québec, où ils sont accueillis par les inspecteurs du gouverneur; ceux-ci dres­sent l’inventaire des peaux, les inspectent, et collectent les droits. Les fourrures sont en­suite rachetées par les armateurs français qui les transportent en France et les écoulent à gros profit.En bout de ligne, les peaux de castor servent à fabriquer des chapeaux de feutre, les autres peaux deviennent des manteaux, des étoles, des couvertures ou des pelisses.

Claire, ton ancêtre Michel Désorcy dit Boute-en-train a participé à la traite des fourrures.

Trois petites notes pour te permettre de mieux comprendre l’histoire de tes ancêtres.

Le surnom ou le sobriquet.Au dix-septième siècle, comme le voulait l’usage, la plupart des hommes du peuple se voyaient affublé d’un sobriquet, c’est-à-dire un surnom reflétant sa personnalité, son pays ou ses habitudes.Dans les registres civils, on inscrivait d’abord le prénom et le nom de l’individu, puis on ajoutait le participe ‘dit’, puis le sobriquet.Par exemple, tes ancêtres se nommaient Nicolas Bonhomme dit Beaupré et Michel Désorcy dit Boute-en-train; plus tard le petit fils de Michel s’est appelé Jean-Baptiste Désorcy dit Lincourt.Chez les anciens canadiens, on retrouve de très jolis sobriquets comme Jolicoeur, Vadeboncoeur, Belhumeur, Latendresse, Lafleur, Larose, Laviolette, Lajeunesse, Laverdure ou Laliberté.Très souvent, les descendants des premiers arrivants adoptaient le sobriquet de l’aïeul comme leur patronyme officiel.Ce fut le cas de nos familles.

La côte.Dans les livres sur la Nouvelle-France, tu verras parfois le mot ‘côte’.Dans ces ouvrages, ce terme ne désigne à peu près jamais la pente d’une colline et très rarement le rivage d’un pays; le plus souvent il signifie une subdivision territoriale, ainsi nommée parce qu’elle ressemble aux côtes de ta cage thoracique, c’est-à-dire un bout de territoire contenant un chemin bordé de terres.Par exemple, à Québec, on trouve la Côte de Beaupré ou la Côte Sainte-Geneviève; à Montréal, la Côte des Neiges ou la Côte Sainte-Catherine.

L’arpent.L’arpent est à la fois une ancienne mesure de longueur et une ancienne mesure de superficie.L’arpent sert à mesurer les terres; c’est une mesure agraire.La correspondance exacte de l’ancienne mesure avec l’étalon actuel peut varier ; en gros, disons que l’arpent (linéaire) correspond à 58,47 mètres, et que l’arpent (superficie), à 3417 mètres carrés.

Coureur des bois

Le fondé de pouvoir

Michel Désorcy dit Boute-en Train est né à Sceaux, vers 1623. Encore jeune, il déménage à Paris où il acquiert le titre de ‘maître-marchand’.C’est donc un jeune bourgeois instruit et débrouillard.Mieux que personne, il sait égayer une soirée : on l’appelle le Boute-en-train.

En 1655, Michel se retrouve à La Rochelle, chez son ami François Perron, un armateur qui commerce avec le Canada.Perron possède deux navires : une flûte de 150 tonneaux, Le Taureau, dont il possède les trois-quarts de la valeur, le capitaine Élie Tadourneau détenant l’autre quart, et Le Petit-François, une barque de 50 tonneaux; plus tard, il ajoutera deux autres voiliers à sa flottille, Le Petit-Saint-Jean, une barque de 45 tonneaux achetée à Québec et ramenée en France, et L’Aigle-Blanc, une frégate de 90 tonneaux.

Michel courtise la gouvernante de François Perron, une pétillante veuve de 20 ans, qui se nomme Françoise de la Barre.Michel et Françoise se plaisent, convolent le 31 janvier 1656 et, un mois plus tard, célèbrent en grande pompe leur mariage en l’église Saint-Barthélemy de La Rochelle.

L’année s’écoule. D’aucuns affirment qu’à l’été et l’automne 1656, Michel aurait fait un voyage aller-retour à Québec; mais les registres de la colonie n’en ont conservé aucune trace. Un fils nait le 28 novembre 1656.Il sera baptisé Michel comme son père; on l’appellera Michel II.

En avril 1657, Le Taureau est prêt à appareiller pour Québec. Il emportera sept filles à marier, treize hommes-engagés et une importante cargaison.Perron demande à son ami de devenir son ‘fondé de pouvoir’ en Nouvelle-France; Michel accepte.Quelques jours plus tard, le voilier appareille avec à bord Michel Désorcy, son épouse et son fils; il mouille l’ancre devant Québec sur le coup de midi, le 21 juin 1657.

À ce moment, le gouverneur de la Nouvelle-France, Jean de Lauzon, est en France; c’est l’aîné de ses trois fils, Lauzon de Charny, qui le remplace à Québec.Les Lauzon père et fils n’ont pas bonne réputation.Trois ans plus tôt, ils s’octroyèrent le monopole de la traite des fourrures.Ulcérés, les marchands canadiens se plaignirent à Versailles, Louis XIV leur donna raison et cassa le monopole des Lauzon.Atteint dans son orgueil, Lauzon l’ainé retourna en France.Mais avant de partir, il vida la caisse de la colonie et saisit les fourrures de l’un des plus importants coureurs des bois du Canada, le Sieur des Groseilliers, mettant ainsi la main sur un butin d’une valeur de 300 000 livres tournois (1 livre de 1660 vaut aujourd’hui 15 ).Une fabuleuse fortune!

Le fils Lauzon ne se déplace pas pour accueillir le navire, se contente de déléguer un officier de sa garde et deux commis des douanes. Ceux-ci montent à bord dès que le navire jette l’ancre. Le capitaine Tadourneau les reçoit dans sa cabine, leur sert un gobelet de rhum, et leur présente le fondé de pouvoir de l’armateur.Se tenant en retrait, son fils dans les bras, Françoise Désorcy sourit des yeux. Avec force paroles aimables, Michel salue les fonctionnaires, transmet les hommages de son associé, narre les dernières nouvelles de la France et remet le sac de courriers. Puis il ouvre une cassette, en extrait une épaisse liasse de documents et, après y avoir glissé les plis contenant les pourboires d’usage, la remet aux fonctionnaires. Ceux-ci vérifient sans pudeur le contenu des plis les concernant, hochent la tête, jettent à peine un œil sur les documents, déclarent que tout est en ordre et remettent les sauf-conduits.L’officier explique que les passagers devront patienter à bord encore quelques heures : une sœur hospitalière viendra chercher les femmes, un jésuite, les hommes, et ce sera Mère Marie des Ursulines qui viendra quérir madame Désorcy et son fils.Quand il aura terminé ses affaires, monsieur Désorcy pourra rejoindre sa famille au Couvent des Ursulines; quant au capitaine Tadourneau . . . 

Je logerai sur mon bateau, coupe celui-ci.

Ces formalités accomplies, Désorcy et Tadourneau, l’un portant la cassette et l’autre, un long colis, se rendent à la résidence du gouverneur. Ils doivent patienter deux heures avant que le jeune Lauzon daigne les recevoir. Lorsqu’il apprend que le navire n’apporte que sept filles et treize hommes, il crache une flopée d’injures.

Vous n’êtes que des incapables, éructe-t-il. Vos instructions étaient claires.Vous deviez m’amener au moins cinquante hommes et une vingtaine de filles.

Je sais, je sais, répond Désorcy sans se départir de son sourire, mais le recrutement ne fut pas aisé. Vous n’ignorez sans doute pas, Excellence, que la peste a fait de grands ravages dans notre royaume. Des milliers de victimes . . . 

Lauzon balaie l’objection d’un grand geste du bras.

. . . en revanche, poursuit ton ancêtre, je vous apporte une splendide cargaison, dont voici un avant-goût.

C’est le signal.La capitaine dépose sur la table du gouverneur le colis, le dénoue et dévoile un magnifique fusil à platine à silex, dernier modèle, avec son sac de cartouches et sa baïonnette à douille.Du coup, la colère de Lauzon s’évanouit. Le jeune Lauzon avait entendu parler de cette merveille produite par les héritiers de Marin Le Bourgeoys mais c’est la première fois qu’il en voit une pour de vrai.Il saisit le fusil avec vénération, le palpe, le flatte, le couche en joue.

Combien? s’inquiète-t-il tout à coup.

Mais non, Excellence, ce fusil est à vous, un cadeau de monsieur Perron, du capitaine Tadourneau et de moi-même. Avec nos hommages.

Pendant un bon moment, le jeune Lauzon inspecte l’arme et ses accessoires.

Vous en avez d’autres?

Quelques-uns? répond Désorcy.

Combien?

Désorcy chuchote la quantité à l’oreille du gouverneur; Lauzon ne peut retenir un petit sifflement.

C’est cher? répète-t-il.

Le visage de Désorcy s’éclaire d’un large sourire.

Comme pour toutes nos affaires, Excellence, nous nous efforçons de négocier le juste prix.

On discute pendant un bon moment. Désorcy informe le gouverneur qu’il compte acheter une maison à Québec pour y installer à la fois la boutique, le magasin et son logis.

L’été se passe à vider le navire et à le recharger, la cargaison de retour comprendra des ballots de fourrures et de troncs de pin blanc. La recherche d’une habitation traîne en longueur. Enfin, à la mi-septembre, une maison dans la Basse-ville est trouvée. Mais les discussions avec le vendeur s’éternisent. Le capitaine Tadourneau dit qu’il ne peut plus attendre, qu’il lui faut arriver à La Rochelle avant l’hiver. Michel confie à Françoise la mission de conclure la transaction. Le Taureau lève l’ancre le 26 septembre et Michel est à bord. Le 22 octobre suivant, Françoise passe chez le notaire et, au nom de son mari et de François Perron, dépose pour l’achat de l’habitation 500 livres tournois, 7500 € d’aujourd’hui, le juste prix. C’est une petite maison qu’elle achète, mais construite solide, en bois, pièce sur pièce, à toit pentu percé de deux lucarnes; la boutique occupera le rez-de-chaussée éclairé de quatre fenêtres, dont deux en avant, sur la rue. Le plancher est en madriers, la cheminée, en pierres des champs et Françoise constate qu’elle tire bien.Le logis sera dans le grenier chauffé d’une petit poêle de fer et accessible par un escalier à pic, presqu’une échelle. Derrière la maison, il y une petite étable qui servira d’entrepôt, et les latrines. L’eau sera puisée à une source qui suinte de la falaise, quelque cinquante pas derrière la maison. L’hiver, quand la source gèlera, il faudra faire fondre la neige. Au cours des semaines suivantes, Françoise fait effectuer quelques menus travaux, acquiert des meubles, puis fait transporter ses affaires et la marchandise non vendue et entreposée temporairement dans l’entrepôt des marchands de fourrure.

C’est Noël. Après la messe de minuit, Françoise réveillonne dans la boutique en compagnie de son fils, d’une servante et d’un commis.Le lendemain, des sœurs Ursulines viennent prendre le thé.

Michel Désorcy revient à Québec le 6 août 1658, avec une nouvelle cargaison. Heureux de se retrouver, les époux s’embrassent longuement. Michel constate que son fils grandit bien.

Il repart pour La Rochelle le 14 octobre de la même année. Deux célèbres passagères l’accompagnent : Sœur Marguerite Bourgeoys et Mademoiselle Jeanne-Mance. Ces dames dirigent la colonie de Montréal en compagnie de Chomedey de Maisonneuve. Elles vont en France pour obtenir du financement et recruter des colons pour Montréal. Elles reviendront l’été suivant avec un contingent de 150 hommes et femmes, et une belle cassette remplie d’écus, don de la richissime madame de Bullion.

Au cours du printemps et de l’été 1659, François Perron et Michel Désorcy ne chôment pas non plus. Ils courent les villes et villages de Normandie et du Poitou pour recruter des hommes et des femmes pour la Nouvelle-France. Désorcy revient à Québec au début de l’automne avec un fort contingent de nouvelles recrues.

Malgré tous ces efforts, les affaires de Perron stagnent. Pour tenter de renflouer ses affaires, l’armateur envoie un navire à Terre-Neuve pour ramener de la morue; mais ce voyage s’avère à perte. Flairant le vent contraire, Michel achète une terre sur la Côte de Beaupré, à quelques coudées d’une propriété appartenant à Nicolas Bonhomme. Pendant un temps donc, nos deux ancêtres sont voisins. Quelques années plus tard, ils le seront à nouveau, à Sillery.

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