PRÉSENCE DE LUMIÈRES

Histoire de Claire 2 L’homme-engagé

Québec vers 1640

 

L’homme-engagé

Claire, ton ancêtre du côté de Louise est arrivé à Québec en 1640; celui de mon côté arrivera dix-sept ans plus tard.

L’histoire de ton ancêtre Bonhomme dit Beaupré commence au début de juin 1640 à Tadoussac. Le poste de traite de Tadoussac est situé sur le fleuve Saint-Laurent, à l’em­bouchure de la rivière Saguenay, à 200 km en aval de Québec. C’est l’aire de mouillage des voiliers qui arrivent de France.

Sur la rive nord du fleuve, au fond d’une baie, on distingue un campement. Il y a là une dizaine de tepees et trois feux qui entourent une cabane en rondins. Trois barques non pontées sont amarrées à la rive et vingt canots d’écorce sont renversés sur les galets. Ali­gnés sur la berge, une dizaine de colons français et une cinquantaine d’amérindiens de la tribu des Innus observent le voilier qui jette l’ancre au milieu du fleuve. C’est L’Espérance, le premier navire de la saison. On l’attendait avec impatience : l’hiver a été rude et la colonie manque de tout.

Les français détachent les barques et les indiens mettent les canots à l’eau. Antoine Bréhaut de l’Isle, le vice-gouverneur de la colonie et commandant du détachement venu à la rencontre du navire, saute dans celui du chef innu. Les embarcations gagnent le voilier. Des baleines blanches entourent les embarcations mais les pagayeurs les ignorent : ils ont l’habitude de ces cétacés qui aiment bien jouer. La flottille aborde le navire; les colons et les indiens grimpent à bord. Tout le monde s’embrasse. Le capitaine Courpon de L’Espé­rance désigne les passagers qui s’agglutinent sur le pont du voilier et annonce au com­mandant Bréhaut que son contingent de nouveaux colons compte 29 hommes, 5 femmes et des bestiaux. Bestiaux? s’étonne le commandant. Oui, répond le capitaine, je vous apporte aussi les chevaux du gouverneur, avec des bœufs, des vaches, des cochons et des poules, rien de moins. Ah, fort bien, approuve Bréhaut de l’Isle.

Les indiens reçoivent leurs cadeaux habituels : le chef se voit offrir un mousquet tout neuf avec sa réserve de balles et de poudre noire, ses compagnons, un couteau chacun et des couvertures.

Le lendemain, à l’aube, le capitaine Courpon, le commandant Bréhaut de l’Isle et les passagers avec leurs effets personnels prennent place dans les canots des indiens; les bes­tiaux et les colis les plus précieux sont transbordés dans les barques qui, elles, seront ma­nœuvrées par les français. Le reste de l’équipage, sous les ordres du capitaine en second, restera sur navire.

Pendant trois jours, à force de bras, la flottille remonte le fleuve. Le train s’accélère à la marée montante, mais ralentit à la marée descendante. Heureusement, il fait beau. Les nouveaux arrivants, eux, n’ont pas de yeux assez grands pour admirer le grandiose paysage du fleuve Saint-Laurent. Rappelons qu’à la hauteur de Tadoussac, la largeur du fleuve Saint-Laurent est de 23 km, six lieues on aurait dit à l’époque.

Contournant l’île d’Orléans par le nord, la flottille émerge en vue de Québec. En ce temps-là, à peine 300 habitants habitent la capitale de la Nouvelle-France. C’est un village d’une soixantaine de maisons flanquées de remises et d’étables. La résidence du gou­verneur se distingue parce qu’elle est protégée d’une palissade. La plupart des bâtiments se bousculent sur l’étroite bande de terre entre le fleuve et le Cap Diamant, une falaise de cent mètres de hauteur. Un mauvais sentier grimpe sur la hauteur où l’on retrouve le fort Saint-Louis et quelques fermes dont celle de Marie Rollet, la veuve de l’apothicaire Louis Hébert, le premier laboureur de la colonie, décédé quelques années plus tôt. Tout est cons­truit en bois, sauf le soubassement du fort Saint-Louis.

La cloche de la petite église annonce l’arrivée de la flottille. Toute la colonie se retrouve sur la grève de la Basse-Ville, devant la résidence du gouverneur.

Les nouveaux arrivants mettent pied à terre : ce sont des hommes et des femmes jeunes, robustes et déterminés. Quelques-uns possèdent un métier mais la plupart sont des hommes-engagés, des journaliers comme on disait à l’époque, des hommes qui n’ont à offrir que leur sagacité et la force de leurs bras. Ton ancêtre, Nicolas Bonhomme dit Beaupré, est de ceux-là. Les habitants entourent les recrues, les félicitent sur leur bonne santé, leur posent mille questions sur le vieux royaume.

Le gouverneur de la Nouvelle-France Charles Jacques Huault de Montmagny s’avance. Après une brève conversation avec le capitaine du vaisseau, après aussi l’ins­pection de son cheval et de sa jument – ce sont les premiers chevaux de la colonie – il élève la voix pour réclamer le silence, l’obtient à peu près, et prononce le mot de bienvenue. Puis il présente le père Barthélemy Vimont qui a charge d’âmes à Québec; le jésuite récite une petite prière et bénit l’assemblée. Un peu à l’écart, trois religieuses observent en silence les épanchements. Il s’agit de madame de La Peltrie, de mère Marie Guyart de l’Incar­nation et de mère Marie Guenet de Saint-Sulpice, toutes trois arrivées l’année précédente avec leurs compagnes. Les deux premières sont des Ursulines : elles dirigent l’école des filles; la troisième est la supérieure des Hospitalières qui ont charge de l’hôpital. Le gou­verneur reprend la parole pour inviter les nouveaux colons à s’inscrire auprès de maître Jean Nicolas. Et il fait un geste en direction du greffier qui est attablé à un étal. Les arrivants se mettent en file devant le magistrat et, un à un, déclinent leur nom et leur condition. Arrive le tour de ton ancêtre.

— Bonjour, mon ami, lui dit maître Nicolas. Sois le bienvenu au pays du Canada.

Encore éberlué par l’opulence du décor, le futur colon retire sa pipe et marmonne un vague remerciement. Le greffier agite sa plume d’oie.

— Quel nom dois-je écrire?

Bonhomme dit Beaupré, Nicolas, répond le futur colon, cette fois-ci d’une voix ferme.

— Nicolas, hein? Un beau prénom, comme mon patronyme, commente le greffier en inscrivant le nom de ton ancêtre dans le grand livre. Ton âge?

— Trente-sept ans.

— Marié?

— Célibataire.

— Condition?

— Laboureur?

— Et tu viens d’où?

— De Fécamp, en Normandie, c’est sur la côte, à quinze lieues de Rouen . . .

— Je connais, interrompt le greffier. C’est aussi à 30 lieues de Brighton, n’est-ce pas? Contrebandier?

Beaupré ne répond pas. Un silence embarrassé surgit . . . pour aussitôt se dissiper. Car le visage du greffier vient de s’éclairer d’un large sourire.

— Jeune homme, oublie mon mot de trop, dit-il. Ici, au pays du Canada, on oublie les vieilles histoires de France et de Navarre. Même celles qui n’auraient jamais existées.

Rassuré, Beaupré sourit à son tour. Personne ne saura jamais si, comme beaucoup de pêcheurs ou de paysans de Fécamp, il complétait son ordinaire du produit d’un petit négoce clandestin avec l’Angleterre.

— Tu es un engagé? reprend Jean Nicolas.

Beaupré fait oui de la tête et dépose sur l’étal un feuillet sur lequel est inscrit son contrat d’embauche. Beaupré s’est engagé pour travailler trois ans en Nouvelle-France, au service du Gouverneur, contre des gages de 75 livres par an, avec une avance de 55 livres; il sera logé, nourri et habillé. Jean Nicolas jette un coup d’œil au feuillet, puis le remet à son propriétaire : ce contrat ressemble en tous points à celui de tous les hommes-engagés de la colonie.

— Tu signes ici, invite le greffier en retournant le registre et en présentant la plume.

Beaupré la saisit et, à l’endroit indiqué, trace une croix. Comme la plupart des hommes de la colonie, Beaupré ne sait ni lire ni écrire. Le greffier ne s’en formalise pas, tend la main et Beaupré la saisit. Maître Nicolas la retient un moment dans la sienne.

— Dis, Beaupré, tu sais manier le mousquet?

Beaupré fait une mimique : oui, il a déjà braconné mais ce fait ne regarde que lui. Le greffier comprend.

— Devenir soldat, ça te plairait? enchaîne-t-il.

— Faut voir.

— Aller aux Trois-Rivières, ça te plairait?

— Faut voir, répète l’homme-engagé qui ignore où coulent ces mystérieuses rivières.

Deux jours plus tard, ton ancêtre Nicolas Bonhomme dit Beaupré, affublé d’un semblant d’uniforme et armé d’un mousquet, se retrouve dans une barque qui part pour les Trois-Rivières. Avec lui voyagent une demi-douzaine d’hommes et deux femmes. Celles-ci sont Catherine Du François, épouse de Léonard Gouget déjà en poste aux Trois-Rivières, et leur fille, Catherine. Elles sont normandes comme Beaupré. Pendant le voyage, les dames et le presque soldat fraterniseront, parleront du pays. Trois mois plus tard, Nicolas épousera Catherine Gouget.

Beaupré travaillera dix-huit mois aux Trois-Rivières. Rappelons qu’à cette époque, cet établissement était un poste de traite de pelleteries, situé sur la rive nord du Saint-Laurent, là où le Saint-Maurice se divise en trois branches avant de se jeter dans le fleuve, à 129 km en amont de Québec. Fondé six ans plus tôt, le poste n’abrite qu’une trentaine de colons.

En tant que militaire, Beaupré montera la garde contre une éventuelle attaque des Iroquois; mais durant son séjour aucun ennemi ne montrera le bout de sa plume. Il veillera surtout à ce que les beuveries des coureurs des bois et des indiens lors de la livraison des fourrures ne dégénèrent pas en rixes. Ces activités de police lui laisseront beaucoup de temps libre qu’il utilisera au bénéfice de la garnison. Il abattra des arbres, arrachera les souches, brûlera les abattis, labourera le sol dégagé et épandra la cendre pour le fertiliser, sèmera le blé et l’avoine, et récoltera les épis. Avec son beau-père, il chassera l’oie sauvage, piègera l’anguille et pêchera l’achigan. L’hiver, il ira sur la rivière gelée pour scier des blocs de glace qu’il entreposera sous des couches de sciure dans la glacière souterraine. Au printemps, il fera bouillir la sève des érables pour en faire du sucre. Il réparera la palissade et travaillera à la construction d’une remise.

À l’automne 1641, Catherine Gouget accouche d’une petite fille. La famille profite de l’un des derniers bateaux en partance pour Québec avant le gel du fleuve pour y aller faire baptiser la petite; le baptême a lieu le 24 novembre 1641; mais la petite Marie-Madelaine décédera quatre mois plus tard. Profitant de ses relations avec l’un des notables de Québec, l’amiral Pierre Le Gardeur de Repentigny – les familles Gouget et Le Gardeur viennent toutes deux de Thury-Harcourt, en Normandie – Catherine fait modifier le contrat de son mari et obtient pour lui et pour elle-même la permission de voyager en France. Ils s’embarquent à l’été 1642. Deux fils naissent durant le séjour là-bas : Guillaume et Ignace. La famille revient à Québec en 1645. L’année suivante, Beaupré acquiert une terre sur la Grande-Allée, dans la Côte Sainte-Geneviève, aujourd’hui le quartier de Sainte-Foy / Sillery, et s’y construit une maison avec les dépendances. Le couple Gouget-Beaupré aura quatre autres enfants : Marie, Pierre, Nicolas et Catherine.

Nicolas Bonhomme dit Beaupré et Catherine Gouget vivent à Sillery jusqu’à la fin de leurs jours. Nicolas achète et vend des propriétés; de ce négoce, il retire un certain profit. Il meurt le 7 août 1683, à la demeure de sa fille Marie, à Sillery; il avait 80 ans. Son épouse était décédée quatre ans plus tôt, le 9 avril 1679.

Le fils aîné de Nicolas, Guillaume Bonhomme dit Beaupré, fait de bonnes affaires, rend au gouverneur quelques services et, de ce fait, devient un personnage important de la colonie. Il est fait capitaine de la milice. Anobli, il reçoit la seigneurie de Bélair, non loin de Québec. Le 30 octobre 1664, à l’âge de 30 ans, il épouse une ‘fille du Roy’, une Parisienne, Françoise Heuché. Ils auront douze enfants.

Le deuxième fils, Ignace, connait une étonnante destinée matrimoniale. D’abord, il épouse Agnès Morin, une veuve déjà mère de huit enfants qui lui en apporte neuf autres. Agnès décède et Ignace convole en secondes noces avec une autre veuve, Anne Poirier, qui a déjà sept enfants; trois autres naissent de ce second lit. Les enfants d’Ignace adop­teront le patronyme de Beaupré. Claire, sache qu’Ignace est ton ancêtre de la deuxième génération.

À l’âge de 13 ans, Marie épouse Jean Nault dit Saint-Crespin. Le couple n’aura pas d’enfants. Marie deviendra sage-femme.

Pierre décède à l’âge de 19 ans; il ne laisse aucun descendant.

Nicolas épouse Marie-Thérèse Levasseur. Installé à l’Ancienne-Lorette, le couple aura treize enfants. Ils prendront le patronyme de Bonhomme.

Le 5 novembre 1667, Catherine épouse Jacques Berthiaume, originaire lui aussi de Thury-Harcourt. Ils auront huit enfants.

Dix-sept ans après le décès de l’ancêtre, en 1700, sur la carte des propriétés de Qué­bec, on voit que les fils de Nicolas Bonhomme dit Beaupré possèdent cinq terres dans Sainte-Foy / Sillery, et trois autres au nord de la rivière Saint-Charles, dans l’Ancienne-Lorette, à savoir :

  1. dans Sainte-Foy / Sillery :
    § terre 338, Nicolas Bonhomme dit Du Lac;
    § terre 349, Ignace Bonhomme dit Beaupré;
    § terre 374, Guillaume Bonhomme dit Beaupré;
    § terre 381, Ignace Bonhomme dit Beaupré;
    § terre 391, Nicolas Bonhomme dit Du Lac;
  2. dans l’Ancienne-Lorette :§ terre 428, Ignace Bonhomme dit Beaupré;
    § terre 435, Ignace Bonhomme dit Beaupré;
    § terre 484, Ignace Bonhomme dit Beaupré;

À lui seul, Ignace Bonhomme dit Beaupré possède cinq terres.

Sur la même carte, on retrouve deux terres (lots 311 et 333) appartenant à Michel Désorcy et à sa fille, Marie-Magdeleine, épouse d’André Maufet.

Le Registre de Sillery/1638-1690, tenu scrupuleusement par le jésuite Paul Le Jeune, nous apprend ceci : Le 16 juin 1683, à Sillery près de Québec, on a baptisé une jeune algonquine à qui on a donné le nom de Jeanne. Le parrain et la marraine de cette adoles­cente était Guillaume Bonhomme dit Beaupré, fils de l’ancêtre Nicolas Bonhomme dit Beaupré, et Marie-Magdeleine Désorcy, fille de l’ancêtre Michel Désorcy dit Boute-en-train.

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