BOUQUET DE LUMIÈRES

Si Diderot revenait . . .

Si Diderot revenait . . . il nous dirait à peu près ceci.

Mesdames et messieurs,

Votre monde m’émerveille. Du bout du doigt, vous appelez la lumière. L’eau pure coule dans vos maisons et l’eau sale s’en retourne se faire purifier avant de rejoindre la rivière. Vous voyagez dans des machines qui roulent sur des routes lisses comme des rubans ou qui s’envolent au-dessus des nuages comme des aigles impériaux. Avec le petit automate que vous portez à votre oreille, vous parlez à vos amis, qu’ils soient au coin de la rue ou à l’antipode. Vos maisons sont plus commodes et plus douillettes que le plus fastueux palais d’Europe. Vos prouesses médicales tiennent du miracle. Tous ces prodiges m’ébahissent.

Pour vivre dans une telle opulence, de toute évidence, vous possédez d’immenses richesses. Mais je vois que celles-ci ne sont pas également partagées. Même si certains peuples vivent bien, comme le vôtre, il n’empêche que ce sont de rares privilégiés qui possèdent le plus clair des fortunes. Sur cette question, votre monde ressemble beaucoup au royaume de France que je connais bien. Sur cette question, dis-je, le progrès a encore du progrès à faire.

Au prix d’immenses efforts, vous avez jeté aux rebuts l’absolutisme et embrassé la démocratie. Croyez-moi, cet exploit mérite une couronne de laurier. De mon temps, nous n’aurions même pas osé croire qu’un changement aussi radical eût pu se faire. Mais tout en vous félicitant, je vous exhorte à la plus grande prudence. La souveraineté du peuple sur sa destinée est une créature frêle, un peu frivole et de caractère changeant. Vous ne devez jamais cesser de veiller sur elle comme une enfant chérie, et de la conforter.

Dans mon temps comme dans le vôtre, avec la bêtise et la médiocrité, la cupidité est le pire des vices. Sachez-le : cette quête d’argent, aussi effrénée qu’insensée, n’engendre que des miséreux ou des esclaves : les pauvres mourront de faim et les riches, pires que des molosses, crèveront enchaînés à leur passion. Je n’y vois qu’une solution bien que j’avoue ignorer comment la mettre en œuvre. Elle est celle-ci : affranchissez-vous de l’argent. Faites-en votre serviteur. Faites graver en lettres d’or sur tous vos frontons le sage principe que la finance est au service de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, et ceux-ci, au service de l’humanité. Il vous faut afficher cette maxime de bon sens, car, maintenant comme alors, c’est l’inverse qui prévaut. Méprisez les chevaliers d’industrie. Disciplinez les boursicoteurs. Menottez les agioteurs. Curez leurs paradis fiscaux. Veillez à ce que l’argent du peuple revienne au peuple. Et serve le peuple.

Vous savez que je vis à Paris. J’aime cette ville même si c’est un immonde cloaque. Mon jeune ami Jean-Sébastien Mercier que vous connaissez peut-être me le signale chaque fois qu’il me croise dans la rue. Décrottant ses souliers, il me sermonne: ‘Ne sens-tu pas, philosophe, l’odeur cadavéreuse qui flotte dans presque toutes les églises; plus personne ne veut y mettre les pieds’. Et voyant ma moue de dégout, il ajoute : ‘Je ne t’apprends rien, philosophe, en te rappelant que pour s’épargner la peine de transporter les matières fécales hors de la ville, les vidangeurs les versent dans les égouts [à ciel ouvert] et dans les ruisseaux. Tu sais que cette épouvantable lie s’achemine lentement le long des rues vers la rivière de Seine, et en infecte les bords, là où les porteurs d’eau puisent le matin dans leurs seaux l’eau que les insensibles Parisiens sont obligés de boire.’ Aussi, ne soyez pas surpris que, chaque année, des milliers de Parisiens meurent de dysenterie.

En comparaison, vos villes sont des paradis de propreté. Mais ne vous croisez pas les bras trop tôt : à ce que je vois, aujourd’hui, c’est la planète Terre toute entière qui souffre. Je crois que vous avez pris Voltaire trop au sérieux et vous ne faites que cultiver votre jardin. Avec beaucoup de bonheur, je dois dire. Mais vous avez négligé la vaste campagne qui s’étend au-delà des murs de votre domaine. Vos innombrables déchets imputrescibles salissent la terre, le ciel et la mer. Votre négligence transforme même le climat. Bientôt, si vous n’y prenez garde, les terroirs les plus fertiles deviendront des déserts stériles, et les eaux de l’océan inonderont vos provinces costières. Alors, une immense catastrophe s’abattra sur des millions d’hommes, de femmes et d’enfants déjà accablés de misère, dont le seul crime est d’exister.

Vous avez la chance inouïe de ne pas connaître la guerre. Sauf par messagers interposés. De mon temps, nous jouissions à Paris de la même bonne fortune. Mais pour autant la guerre n’a pas été éradiquée. À mon époque comme à la vôtre, les conflits sanglants sévissent, tel le chienlit. Et presque toujours, ils sont menés au nom de Dieu. Voyez ces forcenés qui brandissent la croix, l’étoile ou le croissant pour justifier leur carnage. Refusez leurs discours stériles. Soyez pacifiques, mais vigilants.

J’ai écrit de belles choses sur les femmes. Souvent, j’ai glorifié leur courage et leur grâce. J’ai aussi constaté leur asservissement à l’homme, en notant que ‘l’homme commande à la femme, mêmes dans les pays où la femme commande à la nation.’ J’ai vu que ‘dans presque toutes les contrées, la cruauté des lois civiles s’est réunie contre les femmes à la cruauté de la nature; elles ont été traitées comme des enfants imbéciles.’ J’ai dit aussi sur elles quelques bêtises notoires. Par exemple, j’ai écrit que les femmes avaient plus d’instinct que nous, mais que nous avions plus de raison qu’elles. Quelle intempestive superbe! Les femmes ont sûrement autant de raison que nous, même si on peut douter qu’elles aient plus d’instinct.

Et après? Après, peu de choses. Ce furent surtout des silences complaisants qui ont fait écho à mes belles paroles.

Mesdames d’aujourd’hui, à vous voir, j’avoue ma pleutrerie. J’ai peu œuvré pour alléger le sort effroyable fait aux femmes de mon temps. Oh, je n’ai pas été tout à fait oisif. J’ai déchiré la chape de l’ignorance et de la superstition qui courbait l’échine de mes compatriotes, autant les hommes que les femmes, et j’ai contribué à libérer mon pays du carcan de la monarchie absolutiste et de la religion dominatrice. Mais naïvement, dans cette révolution en faveur de la raison, j’ai cru que les femmes auraient accès à la même liberté que les hommes. Quelle erreur! Dans mes discours, je nous ai toujours donné le beau rôle, à nous les hommes. Bien sûr, je savais qu’il y avait des crétins parmi nous, comme le neveu de Rameau à qui j’ai consacré un opuscule, mais je les croyais de peu de conséquence. Mon amie, Françoise de Graffigny avait été plus clairvoyante, en me rappelant ‘qu’ici, c’est-à-dire dans la France de Louis le Quinzième, l’autorité est entièrement du côté des hommes, et que ce sont eux qui sont responsables de tous les désordres de la société.

Alors, en guise d’amende honorable, permettez-moi de saluer le courage de la petite Marie Gouze, celle que vous connaissez sous le nom d’Olympe de Gouge, l’auteur de la Charte des droits de la femme, qui a dit que ‘puisque la femme a le droit de monter à l’échafaud; elle doit avoir également celui de monter à la tribune’.

Je constate avec satisfaction que vous ne m’avez pas attendu pour œuvrer à établir l’égalité des femmes et des hommes. Elle est bien engagée, cette lutte, mais convenez qu’elle n’est pas encore terminée. Les vents contraires d’aujourd’hui soufflent toujours aussi fort que ceux de mon temps. Oh, que j’aimerais que les hommes d’aujourd’hui s’unissent aux femmes d’aujourd’hui et qu’ensemble, armés de patience et de détermination, ils fassent barrage aux fanatiques en soutane, aux faiseurs de dogmes, aux donneurs de leçons, aux disputeurs de tous horizons, qui ne veulent rien d’autres que d’imposer leur régime de peur et de noirceur.

Parlant de religion, vous connaissez peut-être cette historiette que j’ai lu dans un ouvrage qui, parait-il, nous fut révélé. Elle est celle-ci : Une jeune femme qui couchait ordinairement avec son mari, reçut un jour la visite d’un jeune homme accompagné d’un pigeon. Du jour de cette visite, elle devint grosse : et l’on se demandait : ‘Qui est-ce qui a fait l’enfant?’ Un prêtre qui était là dit : ‘Il est prouvé que c’est l’oiseau.’

Méfiez-vous de ce prêtre qui professe de telles sornettes et qui, du même souffle, narrera l’exécution sur le Golgotha en vous expliquant que c’était ‘Dieu qui avait fait mourir Dieu pour apaiser Dieu’.

Mais assez de labeurs. Même la femme sage et l’homme honnête doivent se reposer, en se permettant quelques menus plaisirs. Aimez la musique et les arts : ils vous feront du bien. Savourez la beauté sous toutes ses formes : elle vous comblera de félicités. Et toi, jeune homme fringant, et toi, homme mûr et digne, et aussi toi, vieillard qui se croit encore vert, si tu reluques la dame d’à côté parce qu’elle est charmante et fraîche, accepte sans rechigner que ta compagne fasse des œillades à l’Adonis du quartier. Et vous tous, riez de bon cœur lorsque vous les verrez se faire éconduire. Mais si l’un ou l’une trébuche, ou triomphe, selon le point de vue, alors fermez les yeux en souriant.

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