BOUQUET DE LUMIÈRES

Conversation raisonnable au café

Propos dérobés par Michel Lincourt
Mémoire présenté à la Commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, octobre 2007

Je n’ai pas l’habitude d’espionner mes voisins. Mais cette fois-là, je l’avoue, ce fut plus fort que moi. Ça se passait à la terrasse de mon café préféré. À une table proche de la mienne, un homme à l’allure distinguée lisait un gros bouquin. Arriva une femme élégante qui balaya la terrasse du regard, aperçut mon voisin, sembla agréablement surprise de le voir et s’approcha.
— Philosophe, quelle bonne surprise ! lança-t-elle avec un grand sourire. Mais comme tu as l’air triste ! Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Ah, Brighid, Irish light of my nights, répondit l’homme en se levant. Comment vas-tu ?
— Very well thank you ; mais toi ?
— Je t’offre quelque chose ?
You’re so sweet.
La dame s’assit, le garçon s’approcha et mes voisins commandèrent un verre de vin blanc ; au cours de la conversation, ils en boiront six autres ; moi aussi.
— Brighid, je te réponds, dit l’homme en levant son verre, je ne suis pas triste, simplement consterné.
— Consterné, toi, le philosophe par excellence qui s’abreuve de sagesse et de sérénité. My God, tu m’étonnes. Qu’est-ce qui te préoccupe à ce point ?
— Les accommodements raisonnables.
Holly shit !

Nous
— Comme tu dis. Vois mon dilemme. Si je fais part de mes angoisses, on me dira que je ne parle que de moi, ce qui est encore pire que de parler de nous. Et si je parle des autres, on me reprochera de parler de ce que je ne connais pas.
But, philosophe, you know very well that we love contradictions in this country; cette petite difficulté ne devrait pas t’accabler.
— Mais je suis moi, rien que moi, rejeton d’un ancêtre parisien qui a débarqué à Québec en 1657, il y a exactement trois cents cinquante ans de cela, tu te rends compte.
True ?
— Vrai comme je te vois. Je t’apporte la généalogie si tu veux. Alors, si je m’exprime, je transmets les préoccupations de ceux-là qui sont arrivés parmi les tout premiers, après les Amérindiens, bien sûr ; tu sais, lorsque mon ancêtre a débarqué à Québec, la Nouvelle-France ne comptait que 500 habitants venus d’Europe.
— Et alors ? Nothing to brag about. Mon ancêtre irlandais a débarqué deux siècles après le tien et je n’en fais pas un drame.
— Mais comment alors traiter de l’épineuse question du ‘nous’ ?
— Philosophe, tu me déçois. Le ‘nous’ est un faux problème qui n’angoisse que les politiciens. Of course, si tu veux gagner la prochaine élection, tu ne peux exclure vingt pour cent de ton électorat ; alors, tu louvoies, espérant que le ‘nous’ proféré à Alma sera compris différemment du ‘we’ shouted in Montreal-West.
— Mais moi, je n’ai pas envie de discourir des deux côtés de la bouche, comme tu aimes à dire.
Don’t worry. You know, d’une façon ou d’une autre, tout le monde charrie son ‘nous’ Le ‘nous’ de B’nai Brith signifie la communauté juive; quand The Gazette déchire sa chemise parce que Charest n’a pas nommé dans son cabinet un ministre représentant les anglophones, le ‘nous’ du journal recouvrait les anglophones. Si tu veux savoir, moi, j’enrage de ne pas avoir dans le cabinet une solide Irlandaise to defend the interests of my own personal ‘nous’. Philosophe, parle sans retenue des French-Canadians et j’applaudirai.
— Merci. Mais au cours des années, nous avons changé d’étiquette. D’abord, nous étions des Français, puis des Canadiens ; d’une certaine façon, nous sommes donc le seul peuple fondateur du Canada. À la fin du dix-neuvième siècle, lorsque les Anglais s’appelèrent Canadians, nous devinrent Canadiens-français pour nous distinguer, puis avec la montée du nationalisme la désignation ‘Canadien-français’ fut écartée au profit de ‘Québécois’, un terme ambiguë s’il en est. En effet, à ce moment, les résidants du Québec qui n’étaient pas Canadiens-français rouspétèrent : et nous, sommes-nous dans votre ‘nous’ ? Alors, on a patiné à reculons et on a expliqué que la désignation ‘Québécois’ était inclusive. Je veux bien. Mais s’il survient un problème dans la relation entre les ‘Québécois-Canadien-français’ et les ‘Québécois-Hassidim’, par exemple, qui parle au nom des Canadiens-français si les politiques se veulent inclusifs ? Et ces mêmes politiques parlent-ils au nom des Hassidim ?
— C’est compliqué et absurde à la fois. Moi qui ne suis ni Anglaise ni Française, je suis always in limbo entre les Canadiens-français et les English-Canadians. I don’t loose sleep over this.

Rectitude
— Ma préoccupation ne s’arrête pas à la sémantique. En vérité, je ne sais trop comment faire. Peut-être que tu sais, toi ? Dis-moi, comment critiquer certains comportements de Juifs sans être accusé d’antisémitisme ? Comment critiquer certains comportements de catholiques, ou de chrétiens, sans immédiatement être taxé d’anticléricalisme ? Comment critiquer certaines dimensions de l’Islam sans recevoir une fatwa sur le crâne ? Comment critiquer certains comportements de nouveaux immigrants sans être accusé de xénophobie ou de racisme ? Comment parler des Canadiens-français sans se faire accuser de sectarisme ou de repli sur soi ? Comment parler de soi ou des autres sans se faire injurier ?
— Philosophe, respire un bon coup and drink your wine.

Trois communautés
— Tu es une mère pour moi, murmura l’homme en trempant ses lèvres dans son verre.
— Je pense, dit la dame irlandaise en secouant son abondante chevelure ambrée, que tout ce tintamarre est un peu exagéré pour trois ou quatre ridiculous incidents.
— J’en ai dénombré trente-trois.
You scare me. Anyway, what’s an ‘accommodement raisonnable’?
— L’expression ‘accommodement raisonnable’ recouvre deux significations qui s’emboîtent l’une dans l’autre. D’abord, il y a la définition restreinte, juridique, qui, après jugement de cour, donne à une organisation l’obligation d’accommoder un individu dans la mesure où cet accommodement n’entraîne pas des contraintes excessives. Puis enrobant ce concept juridique, il y a la définition plus large qui recouvre les demandes d’arrangement qui sans être spécifiquement des cas de discrimination entraînent néanmoins des conflits ou des irritants.
So, you say que dans l’actuel débat, l’on doit tenir compte de la désignation la plus large.
— Si l’on ne le faisait pas, on passerait à côté du problème ; la consultation publique de la commission Bouchard-Taylor démontre maintes fois la pertinence de l’approche holistique. Donc, parmi ces trente-trois incidents, il y en a trois impliquant les Sikhs : le port du turban au sein de la GRC, le port du turban par des travailleurs sikhs au lieu des casques de travail et le port du kirpan à l’école.
Ah yes.
— Je continue : on dénombre quelque dix-huit incidents impliquant la communauté juive en général et les Hassidim en particulier, à savoir : à Outremont, les autobus de la communauté hassidique qui vrombissent au milieu de la nuit ; une école aménagée dans le secteur industriel ; une maison de prière dans des résidences privées ; le érouv au dessus de certaines rues d’Outremont; encore à Outremont, des juifs demandent qu’on interdisent de se faire bronzer en maillot de bain dans les parcs ; l’employé sanctionné pour avoir mangé de la nourriture goy dans une cafétéria de l’Hôpital général juif ; dans le même hôpital juif, la nourriture préparée par les cuisine de l’hôpital est cachère bien que les trois- quart des patients ne soient pas juifs ; la subvention à des écoles confessionnelles privées juives ; un vendredi après midi, dans une clinique à Laval, un Juif demande de passer devant les autres parce qu’il doit se rendre à la synagogue ; les fenêtres givrées du YMCA ; la synagogue de la rue Saint-Viateur ; les agrandissements successifs de la synagogue de la rue Jeanne-Mance ; au CLSC, des infirmières se déplacent au domicile de patients juifs le jour du sabbat ; à Val-Morin, l’école et la maison de prière aménagées par les Hassidim dans un secteur résidentiel; dans les Laurentides, des Hassidim qui se plaignent qu’un terrain de baseball près de leurs maisons génère du bruit et de la lumière le vendredi soir ; à Saint-Adolphe d’Howard, une clôture érigée illégalement par une communauté hassidique ; la directive de la Police de Montréal à l’effet que les policières seraient avisées de céder leur place à un collègue masculin lorsqu’elles interpellent un juif hassidique ; les souccahs du Sanctuaire . . .
What are those ?
— Les petites huttes que certains Juifs religieux érigent sur leur balcon pendant la Souccoth, une fête automnale. Cette affaire alla jusqu’en cour Suprême et les Juifs eurent gain de cause.
— That makes twenty-one incidents.
— Et il y a quelque quatorze incidents impliquant les Musulmans. Attends que je m’en souvienne : en Ontario, les tribunaux islamiques en droit familial . . .
The Boyd Report affair ?
— C’est ça. Je continue: les femmes voilées dans les bureaux de vote, à trois reprises ; le port du hijab par des gamines à un match de soccer ; le port du hijab à une compétition de taekwondo ; la salle de prière à l’ÉTS ; deux incidents à la cabane à sucre ; les mariages forcés ; l’implantation d’une mosquée à Dollard-des-Ormeaux et un autre à Pierrefonds, les deux générant d’acerbes débats ; à la demande de musulmans, les hommes sont exclus des cours prénataux au CLSC de Parc-Extension ; à l’hôpital St. Mary’s notamment, des musulmans refusent que leur femme soient examinée par un médecin de sexe masculin. Voilà.
— Philosophe, you forget two.
— Ah ?
— Les arbres de Noël. En décembre 2006, à Toronto, judge Marion Cohen banned the infamous Christmas tree from the Provincial courthouse lobby; quatre ans plus tôt, à Montréal, un mystérieux politician a decidé d’appeler l’arbre de Noël de l’hôtel de ville, ‘arbre de vie’. Interresting, eh ?
— J’oubliais ces stupidités. Mais tout comme la directive de la police, ces deux incidents illustrent les risques de dérapage : certains administrateurs publics, à qui l’on n’a rien demandé, néanmoins obnubilés par les angoisses imaginaires ou réelles de certaines communautés ethniques, prennent d’étranges décisions.
So, les trente-cinq accommodements raisonnables n’impliquent que trois communautés?
— C’est effectivement le cas : les communautés juive, musulmane et sikhe.
— But not all members of these communities are involved?
— Bien sûr. Par contre, les leaders de ces communautés, même s’ils ne sont pas toujours directement les demandeurs d’accommodement, démontrent néanmoins leur solidarité par leur silence ou leur encouragement.
I drink to your insight.

Motifs religieux
— Par ailleurs, il y a de nombreux autres accommodements raisonnables qui ne posent aucun problème. Je veux dire les accommodements pour les femmes enceintes, les aveugles ou les handicapés, par exemple.
You mean : the problematic ones are the accommodements pour des motifs religieux.
— Je pense que là se situe le cœur du problème : vus ensembles, ces incidents dénotent une tendance préoccupante, celle de l’immixtion du religieux dans le domaine public.
— Mais, au Québec et au Canada, le religieux a toujours été présent dans nos vies. Étant Irlandaise, je suis bien placée pour le savoir.
— Brighid, ton verre est vide, en prendrais-tu un autre ?
When have you seen an Irishwoman walk away from a drink?
La dame éclata de rire et leva son verre vide.
— Garçon ! cria-t-elle.

Société ouverte
— Philosophe, tell me, la question que nous devrions nous poser ne serait-t-elle pas : dans quelle société voulons nous vivre ? dans une société ouverte sur le monde ou dans une société repliée sur elle-même ?
— Cette question a déjà été posée par une éditorialiste de La Presse.
So ?
— Tu me pardonneras mais je te répondrai que c’est une très mauvaise question, à la limite de la démagogie, surtout lorsqu’elle s’adresse aux Canadiens-français.
— And to us, Irish-Canadians?
— Aussi. Je m’explique. La question est malhonnête parce que, au Canada, au Québec, nous les Canadiens-français et vous les Irish/English/Scottish-Canadians, nous avons construit une société ouverte et accueillante.
But I know some West-Islanders who are not so cool.
— Et aussi quelques Canadiens-français, ne t’inquiètes pas. Mais dans l’ensemble, à travers notre histoire, nous avons maintes fois donné la preuve de notre ouverture sur le monde. Nos ancêtres à toi et à moi ont franchi l’océan pour fonder un nouveau pays. Bien sûr, ils furent aiguillonnés par la misère ; mais d’autres aussi miséreux qu’eux n’ont pas eu le courage de s’embarquer. Ils sont venus et ont conquis le continent. Les Français se sont battus contre les Anglais mais des deux côtés, c’étaient des hommes vigoureux qui voulaient construire un monde de liberté. Nos héros, d’Iberville, Radisson ou Louis Jolliet, par exemple, ressemblent aux vôtres, Henry Hudson, James Cook et Simon Fraser ; Madeleine de Verchères possédait le même courage que Laura Secord. Montcalm partage la même gloire que Wolfe.
But the English won.
— C’est vrai. Mais nous eûmes notre revanche.
Ah ! The revenge of the cradle!
— Ma grand-mère eut dix-sept enfants.
Mine, nine.
— Nos ancêtres se mirent ensemble pour battre les Américains.
— Si tu parles de la bataille de la Châteauguay, don’t forget the Indians.
— C’est vrai ; eux aussi méritent notre admiration. Nos ancêtres ont ouvert des terres.
— Il n’y a rien de plus beau que d’ouvrir une terre, disait la mère de Maria Chapdelaine.
— En effet.
And they built the Canadian Pacific Railway . . .
— . . . avec des immigrants chinois.
Almost slaves.
— Qui n’ont jamais demandé d’accommodements.
Even though their working condition were horrible.
— Nos grands-parents ont envoyés des missionnaires aux quatre coins du monde.
Our grand-fathers and fathers fought in two world wars.
— Avec courage, même s’ils y allaient sans grand enthousiasme.
I agree. Since World War Two, one must admit that Canada, including Quebec, fut, est encore une fabuleuse terre d’accueil pour des immigrants de toutes races ou de toutes religions. D’ailleurs, they come in great numbers.
— En 1958, les Canadiens inventèrent le concept de la ‘mission de paix’ de l’ONU.
To deal with the Suez Canal crisis.
— Lester Pearson reçut le prix Nobel de la Paix pour cette initiative ; cinquante ans plus tard, les Casques bleus canadiens se virent décerner un second prix Nobel.
Your point is that we form a society open to the world, that we care about others.
— Cela m’apparaît d’une évidence éblouissante comme le soleil.
Still today, les Canadiens-anglais et les Canadiens-français risquent leur vie dans des conflits en terre d’Islam.
— La réciproque ne se produit jamais.
What do you mean ?
— Simplement ceci : les Canadiens d’origine française, irlandaise ou britannique ont donné leur vie pour libérer les juifs du joug nazi, donnent encore leur vie pour empêcher des Musulmans de s’entretuer. Mais je n’ai jamais entendu des Juifs ou des Musulmans se préoccuper des Canadiens-français . . .
. . . nor the Irish-Canadians.
— Encore moins de donner leur vie pour nous. C’est pourquoi, je rejette avec la plus grande vigueur tous ces discours culpabilisateurs qu’on nous déverse sur la tête lorsque que nous réagissons à certains débordements communautaristes.
We are responsible for neither the Middle East mess, nor Afghanistan, nor the Punjab problem, nor ‘nine-eleven’, nor the bombs exploding in Spain, France, the UK and elsewhere in the world.
— Malgré cette réalité, on nous flagelle sur la place publique en clamant que nous nous serions intolérants, frileux, repliés sur notre lopin de neige. Rappelons que nous n’avons causé aucun des problèmes d’accommodement raisonnable. Nous ne faisons que réagir aux coups d’épingle de trois communautés. Brighid, il est frappant de constater que ceux qui causèrent les incidents refusent de participer au débat public.
But the Bouchard-Taylor commission hearings are not over yet.
— Vrai. Tu as raison. Je retiens mon jugement sur cette question. On verra bien.
Nonetheless, tolerance is a two-way street.
— Il faut être deux pour danser le tango.
Indeed. Good! I feel better. And my glass is empty.
— Le mien aussi. Garçon !
Luckily, personne ne nous entend.
— Bien sûr, sur une tribune publique, je n’exprimerais pas mes sentiments sur un ton aussi cru, mais j’essaierais de transmettre le même message.
What do we do now? Parce que, philosophe, c’est une chose de se péter les bre­telles au café mais c’en est une autre de proposer une solution à ce problème. It’s time to be creative, my dear philosopher.
— J’ai quelques idées. Mais avant, il convient de clarifier certaines choses.
Like what?

Immigration
— D’abord, la question de l’immigration.
Are you saying that the problem is caused by recently arrived immigrants?
— En partie. Tu n’ignores pas que le Québec compte quelque sept millions et demi de citoyens, incluant six millions deux cent mille Canadiens-français dont la majorité se déclarent d’allégeance catholique, cent huit mille Musulmans, quatre-vingt-dix mille Juifs et huit mille deux cents Sikhs. Environ les deux tiers des communautés musulmane et sikhe sont des immigrants, et un tiers de la communauté juive. Ajoutons que l’immigration des Musulmans et des Sikhs est récente et que la plupart des immigrants s’installent à Montréal. Donc, la question des accommodements raisonnables touche l’immigration mais pas complètement. Ceci étant dit, de toute évidence, le Québec a besoin d’immigrants. Je ne sais pas si notre capacité d’accueil se situe à quarante mille ou à soixante mille personnes par année, mais je sais qu’il faut accueillir les immigrants, tous les immigrants, d’où qu’ils viennent, avec toute l’amabilité dont nous sommes capables. La plupart des nouveaux venus ne demandent rien de plus que de mettre l’épaule à la roue collective.
And improve their lot along the way.
— Bien sûr, et c’est très bien comme ça. À moins d’être riche, il n’est jamais facile d’immigrer. En dépit des difficultés, dans l’ensemble, l’intégration des immigrants se fait correctement. Même si elles ne sont pas parfaites, les structures d’accueil font leur boulot. Des cours de français sont offerts. En revanche, les immigrants doivent aussi y mettre du leur.
— Tu penses qu’ils ne le font pas ?
— La plupart, oui ; quelques-uns, non. Par exemple, je comprends qu’il soit difficile à un adulte immigrant dont la langue maternelle n’est pas le français d’apprendre notre langue, et l’anglais en plus ; mais son enfant ? et l’enfant de son enfant ? Le refus de certaines communautés de s’intégrer à la majorité canadienne-française et d’apprendre le français entraîne nécessairement des tensions. Il faut souligner que plusieurs demandes d’accommodement raisonnable ne proviennent pas d’immigrants récents mais de communautés établies depuis longtemps qui choisissent de vivre en ghetto. Les Hassidim en sont l’exemple le plus visible. Mais l’intégration harmonieuse est possible. Par exemple, depuis les bagarres de Saint-Léonard à propos de la langue d’enseignement, les Italiens ont démontré qu’il est possible de s’intégrer au reste de la société québécoise, de maîtriser trois langues, le français, l’anglais et l’italien, et ont montré que ce trilinguisme constituait un formidable avantage culturel et économique. La communauté italienne devrait être citée en exemple.

Sensibilité
But the Hassidim are not responsible for all incidents involving the Jewish community. For instance, they don’t run the Jewish hospitals.
— C’est vrai. Et ton exemple illustre l’une des causes des tensions entre la majorité canadienne-française et ces communautés. Je veux dire, l’absence de sensibilité de certaines communautés envers les Canadiens-français. Je parle aussi de leur silence qui semble érigé en stratégie politique. Tu sais, j’aimerais beaucoup que les travailleurs sikhs, que les femmes et les adolescents hassidiques, que les Juifs ordinaires, ceux qui demeurent à Hamstead par exemple, que les maris et les pères des femmes ou des jeunes filles qui portent le hijab, que tous ces gens, pas les porte-parole des associations qui sont des virtuoses de la langue de bois mais les gens semblables aux Canadiens-français qui s’expriment à la commission Bouchard-Taylor, j’aimerais beaucoup que ces gens viennent nous expliquer pourquoi ils pensent qu’ils ont droit aux accommodements qu’ils réclament. Par la même occasion, j’aimerais qu’ils nous expliquent leur contribution, non seulement économique mais aussi culturelle, à la grande collectivité qui les entoure.
It would be illuminating.
— Dans les mosquées, dans les synagogues, chez les sikhs, trouve-t-on parfois quelqu’un qui dit du bien des Canadiens-français ?
Are the French-Canadians saying good things about the Muslims, the Jews or the Sikhs?
— Brighid, ils défilent par dizaines devant la commission Bouchard-Taylor prêchant l’ouverture d’esprit, la tolérance et la compréhension des autres.
Indeed !
— Je donne deux ou trois autres exemples pour illustrer ce problème de sensibilité. L’hôpital général juif de Montréal a expulsé abusivement un ambulancier d’une cafétéria parce qu’il mangeait un plat non casher. Cet employé a porté son problème devant la Commission des droits de la personne et a eu gain de cause. L’hôpital a été condamné à payer une forte amende. Dans la foulée de la décision de la Commission des droits, le porte-parole de l’hôpital a expliqué à la télévision que cet employé avait « contaminé » la cafétéria, qu’on avait dû faire venir des rabbins pour la « purifier » et que cela avait coûté cher. Que penser de cet incident ? Je comprends que dans un hôpital, on se préoccupe d’hygiène et d’asepsie, mais de « pureté » religieuse ! Aussi, décréter qu’un goy, par sa seule présence, « infecte » une cafétéria de l’hôpital et qu’il mérite l’expulsion, n’est-ce pas là une attitude intolérante, pour ne pas dire carrément injurieuse ? Je précise que dans cet hôpital huit patients sur dix sont des Gentils.
A lack of sensitivity, to say the least.
— C’est mon point. Deuxième exemple. Récemment une journaliste de La Presse se présente au bureau de l’Association des étudiants musulmans de l’université Concordia. Un étudiant musulman l’accueille, elle lui tend la main et il refuse de la lui serrer. Motif : sa religion lui interdit de toucher une femme. Que penser de cette attitude ? Je veux dire, dans notre pays, est-il acceptable de repousser un geste de politesse en invoquant sa religion ? N’est-ce pas un geste de mépris à l’endroit d’une femme ? N’est-ce pas là un affront à notre culture ?
He was rude. Rudeness occurs everywhere.
— Troisième exemple. À plusieurs reprises, à Outremont et dans les Laurentides, les Hassidim ont installé des écoles, des synagogues ou des barricades en contravention aux règlements de zonage, initiatives qui, à tout coup, entraînent des conflits se terminant par des arbitrages compliqués ou par des procès. J’aimerais savoir pourquoi ils agissent ainsi. Est-ce par ignorance ? Est-ce par inconscience ? Est-ce par mépris ? Si parfois les us et coutumes de la collectivité québécoise entrent en conflit avec leur pratique religieuse, pourquoi les Hassidim ne changent-ils pas leur pratique ? En d’autres termes, les Hassidim pensent-ils parfois aux autres ?
You forget the cabane à sucre.
— Tu as raison de me rappeler. Voici une autre cause célèbre. Je résume ce qu’on rapporte dans les média. Dans une cabane, on prépare un menu sans jambon pour accommoder des Musulmans ; dans une autre, on demande à des Canadiens-français de quitter la salle de danse pour permettre à une cinquantaine de Musulmans de faire la prière.
This is nothing but trivial nonsense.
— C’est aussi ce que pense le commissaire Bouchard. Avant le démarrage des audiences de sa commission, il a dit sur les ondes de Radio-Canada que cet incident était un non-événement ; dans le document de travail de la commission, il est écrit en bas de page que les travaux de cette même commission montraient que les faits concernant cette affaire avaient été déformés et que si l’on ramenait cet épisode à sa réalité, il serait somme toute anodin.
Isn’t it the case ?
— Je ne sais pas. Néanmoins, il y a deux trois petites choses qui méritent d’être rappelées. D’abord, en s’exprimant a priori sur un sujet de sa commission, le commissaire a manqué à son devoir de réserve. Ensuite, si le commissaire possède une information différente de celle qui circule dans les média, il serait gentil de la partager avec nous.
In spite of these imprudences de parcours, you, what do you think of this non-événement?
— Dans la mesure où il eut un fort retentissement médiatique, ipso facto, ce non-événement devint un événement. La dimension importante n’est pas tellement le fait en lui-même que la perception du même fait par l’ensemble des Canadiens-français. Et je pense que cette perception fut négative. Bien sûr, si la cabane à sucre n’était qu’un restaurant parmi d’autres, je n’aurais rien à dire. Mais elle charrie une symbolique culturelle qui appartient aux Canadiens-français. Le respect le plus élémentaire voudrait que les autres communautés ethniques respectassent cette symbolique.
But the cabane à sucre owners could have refused the requests?
— Bien sûr. Mais tu le sais bien, notre premier réflexe à nous, Canadiens-français, est d’être accommodant. Mais pourquoi est-ce à nous d’avoir l’odieux de dire non ? Pourquoi les Musulmans n’ont-ils pas envers nous la sensibilité, le sens du respect qui les amènerait à ne pas faire de telles requêtes ? Pourquoi refusent-ils de vivre au Québec pleinement et d’accepter avec le sourire de manger de temps en temps du jambon au sirop d’érable avec des fèves au lard et des oreilles de christ ?
They will answer that it goes against their religion.
— Mais pourquoi ? Pourquoi un interdit alimentaire promulgué en Arabie il y a mille trois cents ans est-il encore d’actualité, ici, maintenant ?
— Philosophe, sur cette question, je pense que les Musulmans manquent effectivement de sensibilité mais toi, tu dégoulines de sensibilité. What are the other points you wish to make before telling me what you propose?

Provocation
— Il y a une question troublante qui, à ma connaissance, demeure encore sans réponse.
You’re always so dramatic. I guess that’s part of your charm.
— Ah, ah ! Parmi ces quelque trente-cinq incidents concernant les accommodements raisonnables, il serait utile de savoir combien proviennent de citoyens sincères et combien proviennent d’éléments extrémistes.
You have an answer ?
— Non, l’information manque pour me faire une opinion. J’espère que la commission Bouchard-Taylor répondra à cette question. Parce que notre attitude changera suivant la réponse : s’il est désirable de discuter calmement avec d’honnêtes personnes qui ne cherchent qu’à vivre en paix avec nous, il l’est moins avec des fanatiques qui poursuivent un objectif subversif. D’ailleurs, on a l’impression que ceux qui initient les incidents et font appel aux tribunaux réfléchissent non pas en terme de compromis serein entre personnes de bonne foi mais plutôt en terme de rapport de force.
But they will argue that they act in good faith.
— Bien sûr, la plupart du temps, tout le monde est de bonne foi, mais pas toujours. Par exemple, la démarche de certains juifs auprès du gouvernement du Québec pour obtenir en catimini un régime de subventions pour les écoles juives confessionnelles illustre une certaine mauvaise foi, autant du côté gouvernemental que du côté de la communauté juive ; la preuve en est que, dès que cette nouvelle devint publique, elle suscita l’immense tollé que l’on connaît et le deal s’écroula. Je suis sûr que de part et d’autre on appréhendait cette opposition de la population, c’est pourquoi on se montrait si discret.
Be careful, philosophe, you are making un procès d’intention?

Attitude
— Peut-être. La prudence doit guider mes pas, mais parfois il est difficile de ne pas réagir à certaines attitudes.
Such as ?
— Je te donne un exemple. Il y a un an, au plus fort de la guerre au Sud-Liban entre Israël et le Hezbollah, un jeune juif de Montréal décida d’aller s’enrôler dans l’armée d’Israël.
So what ?
— Avant de partir, il fut interviewé sur les ondes de Radio-Canada. À un moment donné, le journaliste demanda au jeune homme, puisque la carrière militaire le tentait, pourquoi il ne s’enrôlait pas dans l’armée canadienne afin de participer aux missions de paix. Un long silence suivit cette question. Bon prince, le journaliste passa à un autre sujet.
Your point is?
— Celui-ci : où se situe la loyauté première de ce jeune homme ? Au Québec ? Au Canada ? Ou à Israël ?
It’s a false problem?
— Pas tant que ça. Tu vois, ici, on tente de créer une atmosphère de compréhension mutuelle et de paix. La commission Bouchard-Taylor œuvre en ce sens. Des Juifs et des Musulmans vivent ici, au milieu des Canadiens-français, des Anglos et de beaucoup d’autres groupes ethniques. Au Moyen-Orient, d’autres Juifs et d’autres Musulmans s’entretuent depuis un demi-siècle. Plutôt que de réagir comme un Québécois, plutôt que de travailler pour la paix, un jeune Juif d’ici prend parti pour un camp et va se battre. Quelle est la conséquence de ce geste ? Si lui, un citoyen canadien, a le droit de se battre avec les Israéliens contre le Hezbollah, les Musulmans d’ici, suivant la même logique, ont eux aussi le droit de joindre l’autre camp. La loyauté la plus élémentaire envers le Québec et le Canada signifie de ne pas importer les conflits qui font rage ailleurs. Les communautés juive et musulmane ont-elle cette loyauté envers les Francos et les Anglos québécois ?
— Philosophe, in your enthusiastic diatribe, twice you have lumped together the Irish and the English Canadians under the awful term ‘Anglo’. How dare you do that!
L’homme éclata de rire
— Brighid, ta sensibilité est autant à fleur de peau que la mienne. I guess that’s what makes your charm so irresistible.
Our glasses are empty.
— Tu as raison. Garçon !
What do you think of the provocation of a certain imam Said Jaziri.
— Pour une provocation, c’en est une. À une émission de télévision, on invite des gens de diverses origines à venir discuter d’accommodements raisonnables. La formule de l’émission est celle d’un dîner : autour d’une table, on déguste un délicieux repas arrosé de vins fins, et on converse. Du vin ? Quelle horreur ! Découvrant cette vilénie, l’imam en question refuse de s’asseoir à la table si on y sert du vin. Comprenons bien : non seulement refuse-t-il de boire du vin, ce qui est son droit, mais en plus il interdit aux autres d’en prendre. Bien que l’animateur de l’émission ait qualifié la demande de « déraisonnable », il l’a accueillie favorablement et les autres convives se plièrent à cette exigence de l’imam ; pendant le repas, ceux qui voulaient boire du vin devaient se lever et aller à la cuisine.
That’s incredible.
— Tu imagines un peu l’ambiance du festin. En plus, la conversation a dérapé sur la question de l’homosexualité, l’imam décrétant que l’homosexualité était une perversion, les autres le contredisant.
Well, what can you expect from a preacher!
— Brighid, cet individu n’est rien d’autre qu’un vulgaire provocateur. Il est impossible d’échanger sereinement avec un homme comme lui car il n’écoute pas, il ne fait que prêcher. Sa technique est simple : à l’ouverture de tout dialogue, il pose une condition invraisemblable ; si les autres résistent et refusent sa condition, il les traitera d’intolérants et se sentira justifié d’étaler sa haine ; s’ils acceptent, il les traitera de faibles et se sentira autorisé d’étaler son mépris.
This little game is well known. In Africa, some years ago, a delegation of Iranian ayatollahs did the same trick. They were in Togo . . .
— . . . le pays des mama-benz?
— C’est ça. Togo is one of those West-African countries were women play a signi­ficant political role. Anyway, là-bas, les ayatollahs refusèrent de se présenter à un dîner d’État parce que des femmes togolaises, des ministres en titre et des épouses de ministre, y compris celle du président, y étaient conviées. The Togolese President did not yield and the delegation returned to Iran with an empty stomach.
— Il y a là une leçon à retenir.
You know, time and again, French-Canadians have lived a similar experience.
— Ah ?
Remember, il n’y a pas si longtemps, dix Canadiens-français se réunissent pour discuter, s’amène un unilingue anglais et les dix premiers doivent parler anglais. Ici, dix personnes adorent boire du vin avec leur repas ; arrive un imam réactionnaire et tout le monde est condamnés au régime sec. Nowadays, no one in Quebec tolerates such dark-age arrogance.
— La tolérance est une rue à deux sens.

Identité
Of course. Now what ?
— Brighid, puis-je encore solliciter ta patience et tenter de clarifier deux idées qui, ces jours-ci, galopent allègrement : l’identité et les valeurs.
— Philosophe, vas y sur l’identité québécoise car moi, I admit, je ne sais pas ce qu’elle est ; however, sur à la question des valeurs, I have one or two things to say.
— Qu’est-ce que l’identité québécoise ? L’identité québécoise est-elle la même chose que l’identité canadienne-française ? À ces questions, je ne sais que répondre ; en revanche, je peux parler de l’identité canadienne-française. Il y a quelques années, répondant à cette question, un ami à moi, aujourd’hui décédé, disait que la motivation profonde des Canadiens-français a toujours été alimentée, l’est encore aujourd’hui, par leur volonté de survivre. Dès le début de la colonie, les colons de la Nouvelle-France furent confrontés à l’omniprésent risque d’annihilation. Tous les jours, il leur fallait se battre contre la dureté de la nature, contre la rigueur du climat, contre les épidémies, contre des ennemis de toutes sortes. Affronter, se défendre, se souvenir sans cesse de cette nécessité, à chaque fois harnacher sa volonté, vaincre sa peur, se battre, se battre toujours et encore, se battre pour survivre.
Yes ?
— Cette idée de la survivance s’est exprimée de deux façons. Certains Canadiens-français maintiennent que la meilleure façon d’assurer sa survivance est de conquérir le monde ; d’autres soutiennent plutôt qu’il faut construire une forteresse. On pourrait penser que ces deux idées sont antagonistes ou conflictuelles ; mon ami soutenait qu’elles étaient plutôt complémentaires, comme les deux faces d’une même pièce de monnaie, l’une ne pouvant exister sans l’autre.
And ?
— Je te donne des exemples de cette dualité : d’Iberville symbolise la conquête et Louis Hébert représente la forteresse, de même La Vérendrye et le notaire du village, le Survenant et le père Didace, l’industrialisation et l’agriculturalisme, François Paradis/Lorenzo Surprenant et Maria Chapdelaine/Eutrope Gagnon, Alexis Labranche et Séraphin Poudrier, le fédéralisme et le séparatisme. Tu vois, le thème de la dualité apparaît comme un leitmotiv dans notre littérature et notre histoire.
But the French-Canadian identity does not stop there. Is the Catholic Church also defining the French-Canadian identity?
— Sans doute. L’Église constituait l’un des deux remparts contre les dangers d’assimilation, l’autre étant la langue française. Mais je pense qu’il faut apporter des nuances. Dans la pratique du catholicisme au Québec, on distingue deux dimensions : la doctrine professée par la hiérarchie religieuse et l’instrument de liaison sociale. Après la conquête et jusqu’au début du vingtième siècle, on peut dire que l’autorité romaine de l’Église fut lointaine et que l’Église ‘de terrain’ était du côté du peuple. Mais, avec les pontificats ultraconservateurs de Léon XIII et de Pie XI, l’Église québécoise, omniprésente, devint carrément réactionnaire.
— Relire Roger Lemelin.
— Bien vu. Les Canadiens-français étouffaient.
Then, the Quiet Revolution.
— Brighid, tu lis dans mes pensées.
We’ve known each other for how long? Non, ne répond pas, it’s too depressing.
— Tu mentionnais la Révolution tranquille. Elle définit l’identité ‘québécoise’ tout autant que la survivance, la langue française et la religion catholique. Du jour au lendemain, les Canadiens-français rejetèrent le conservatisme de leurs politiciens, s’émancipèrent de la tyrannie non moins réactionnaire de l’Église catholique et se dotèrent d’institutions laïques comme le ministère de l’éducation, le ministère de la santé ou Hydro-Québec.
However, at that time, there was no virulent anticlericalism.
— Tu as raison. Les Canadiens-français rejetèrent la tyrannie doctrinale de l’Église tout en conservant la culture catholique. Ils laissèrent entendre qu’ils demeuraient catholiques dans la mesure où le curé sortait de leur chambre à coucher. Le catholicisme québécois devint une religion soft et les Canadiens-français en furent ravis.
And the langue française ?
— Tu te souviens du frère Untel ?
Was he condemned by the Church for publishing his ‘insolences’?
— Et comment! Il fut mis en pénitence pendant trois ans à Rome ?
Expelled to Rome? A Roman holiday! My dream! What can I do to be exiled there?
— À l’époque, Brighid, l’exil de Jean-Paul Desbiens ne fut pas considéré comme des vacances. Toujours est-il que le mouvement pour la défense et l’illustration de la langue française au Québec était lancé ; les lois 22, 63 et 101 se succédèrent, la démonstration du ‘McGill Français’ et la bagarre de Saint-Léonard éclatèrent, l’Office de la langue française vit le jour . . . Par étapes, les Canadiens-français établirent la primauté du français au Québec. Cette prise en charge de la langue française définit l’identité canadienne-française autant que la laïcité des institutions issues de la Révolution tranquille.
French is now a language of business.
— Et quelle aventure est celle de Québec Inc. ! Affranchis des élites trop conservatrices, libérés du boulet religieux, les Canadiens-français se lancèrent en affaires. Et accumulèrent les succès. Depuis cinquante ans, on assiste à une fulgurante expansion de l’économie québécoise, comprenant plusieurs grandes entreprises ou institutions bancaires comme Bombardier, SNC-Lavalin, le Mouvement Desjardins ou la Caisse de dépôt et placement, et une myriade de moyennes et petites entreprises prospères. La réussite économique du Québec au cours du dernier demi-siècle participe à la définition de l’identité des Canadiens-français.
How about globalisation ?
— Sauf exceptions, à l’usine, dans les commerces, au bureau, on parle français. Mais les entreprises québécoises n’échappent pas au tsunami des mergers and acquisitions, comme tu le dirais mieux que moi. De nos jours, sur la planète Terre, il est impossible de mener des affaires sans parler anglais, sans acheter ou se faire acheter par des entreprises dites multinationales. Dans l’empire Rio Tinto qui vient d’acheter Alcan, on parlera plus anglais que français.
What do you say? To perform worldwide, French-Canadians must abandon the French language?
— Pas du tout. Mais ils doivent maîtriser d’autres langues comme on maîtrise d’autres techniques. De nos jours, les Canadiens-français naviguent sur la toile autant que les Chinois ou les Hollandais par exemple, et tous parlent anglais, sans pour autant abandonner le français, le mandarin ou le néerlandais.
Regarding the French-Canadian success story, you didn’t mention the Cirque du Soleil. Why?
— Tu as raison de me le rappeler. Avec la Révolution tranquille, la création artistique canadienne-française explose, littéralement, dans tous les arts. Ce bouillonnement artistique que tout le monde connaît contribue à définir autant que tout le reste l’identité québécoise.
What about the political realm?
— Au cours de la période post-Révolution tranquille, pendant un quart de siècle, le double mouvement pour la survivance devint une épopée sublime, rien de moins.
You are sarcastic?
— Pas du tout. À cette époque, deux très fortes personnalités dominèrent la scène politique, Pierre Trudeau et René Lévesque, et les deux illustrèrent la dualité canadienne-française, le premier voulait conquérir le Canada, le second voulait construire le Québec autonome. De manière différente, les deux furent de formidables tremplins pour les Canadiens-français, les deux construisirent les institutions qui fondèrent le Canada et le Québec d’aujourd’hui. Et au milieu de luttes épiques qu’Homère n’aurait pas dédaignées, les deux forgèrent une dimension importante de ce que nous sommes.
And they crafted our charters of rights.
— Entre autres. En 1980, Trudeau promulgua la Charte canadienne des droits et libertés ; trois ans plus tard, Lévesque institua la Charte des droits et libertés de la personne du Québec.
Would you say that Lévesque was as necessary to Trudeau as Trudeau was to Lévesque.
— Mon ami décédé le pensait. Cette tension perpétuelle entre les deux mouvements pour assurer la survivance constitue une dimension fondamentale de l’identité québécoise, comme en sont les mouvements de la raison et les élans du cœur. Les Canadiens-français sont un peu comme les alchimistes à la recherche de la pierre philosophale. Trouver ne présente aucun intérêt ; chercher est la chose importante. En somme, c’est la quête elle-même qui définit la personnalité des Canadiens-français . . . pourquoi tu ris ?
I think of my father.
— Il faudra que tu m’expliques.
— Ton idée de ‘quête’. Sais-tu ce que mon père disait des séparatistes ?
— Non mais je sens que tu vas me garocher une vanne.
A separatist is like a dog chasing a car: he wouldn’t know what to do with it if he catches it.
— Ton père n’aimait pas beaucoup les Canadiens-français.
— Si ça peut te consoler, il n’aimait pas plus les Anglais. Par contre, he loved les petites Canadiennes-françaises de Pointe-Saint-Charles au point d’en a marier une.

Égalité hommes-femmes
— Que ton père repose en paix ! Une autre dimension de l’identité canadienne-française est la lente, patiente et admirable lutte des femmes pour conquérir leur place au soleil, c’est-à-dire l’égalité par rapport aux hommes, égalité non seulement de droit mais aussi de fait.
We’re not there yet.
— C’est entendu, mais le chemin parcouru est immense. Sauf au sein des religions, l’égalité de droit est acquise et celle de fait est en cours.
It’s so fragile.
— Évidemment, le retour du boomerang est toujours possible.
You said « sauf au sein des religions » ?
— En effet, les religions qui nous concernent dans le débat des accommodements raisonnables, le catholicisme, l’islam et le judaïsme proclament haut et fort la supériorité de l’homme sur la femme.
Sikhism?
— Sur cette question, le sikhisme est plus ouvert que les autres religions. La doctrine sikhe proclame l’égalité des sexes.
Can you elaborate?
— Il suffit d’examiner la doctrine et la pratique du catholicisme, du judaïsme et de l’Islam. Les textes de ces religions répètent à satiété que Dieu est un mâle, que ses prophètes sont des mâles et que le message divin s’adresse aux mâles. Jésus n’a nommé aucune femme dans le groupe de ses apôtres ; depuis, la femme est exclue du sacerdoce catholique. La doctrine catholique telle que proclamée par Saint-Paul ne souffre d’aucune ambigüité ; dans la première épître à Timothée, il écrit : « pendant l’instruction, la femme doit garder le silence, en toute soumission ; je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de dominer l’homme ; qu’elle se tienne donc en silence ». Dans la première épître aux Corinthiens, il en rajoute : « Je veux pourtant que vous sachiez ceci : le chef de tout homme, c’est le Christ ; le chef de la femme, c’est l’homme ». Dans l’épître aux Éphésiens, il clame : « Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur ». Les textes juifs abondent dans le même sens. Dès les premières pages de la Genèse, la femme est culpabilisée jusqu’à la fin des temps pour avoir mangé le fruit de l’arbre de la connaissance et d’avoir entraîné l’homme dans la déchéance : « Le seigneur dit à la femme : je ferai qu’enceinte, tu sois dans de grandes souffrances : c’est péniblement que tu enfanteras des fils. »
And daughters ?
— La Bible n’en parle pas ; sans doute que, pour le rédacteur de la Genèse, les filles n’étaient pas assez importantes. Je continue : « femme, ton désir te poussera vers ton homme et lui te dominera. » Dans le Lévitique, il est écrit que « si une femme accouche d’un garçon, elle est impure pendant sept jours . . . si elle accouche d’une fille, elle est impure pendant deux semaines». Que penser de cette idée saugrenue de ‘l’impureté’ d’une femme qui vient d’accoucher ?
— Il ne s’agit que de préceptes d’hygiène.
— Peut-être, mais alors il faudrait m’expliquer pourquoi la naissance d’une fille génère deux fois plus d’impureté que la naissance d’un garçon. Le Coran affirme à peu près la même doctrine. Par exemple, dans la deuxième sourate, il est dit aux hommes que « les menstrues sont une souillure, qu’ils doivent s’écarter des femmes pendant leurs menstrues, de ne pas les approcher pas avant qu’elles ne soient purifiées ». Plus loin dans la même sourate, il est encore écrit que « les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations selon la justice mais les hommes sont un degré au dessus d’elles ». À propos, du partage de l’héritage, dans la quatrième sourate, le Coran stipule qu’il reviendra « au mâle, une part égale à celle de deux femelles ». Tu vois, Brighid, par ces exemples, on constate qu’il y a une différence fondamentale entre les religions qui décrètent la supériorité de l’homme sur la femme, et nos institutions laïques qui prônent l’égalité des hommes et des femmes.

Institutions laïques
Secular institutions?
— Quand je parle de nos institutions laïques, j’entends la démocratie, notre constitution, le parlement fédéral et les assemblées provinciales, nos conseils municipaux, nos systèmes de loi, nos chartes des droits, nos gouvernements, les organismes de l’État et communautaires, tous nos corps intermédiaires, les associations et les syndicats ouvriers ; j’entends aussi les lieux où l’État dispenses des services aux citoyens, tels les écoles, universités, cours de justice, hôpitaux, cliniques, bureaux du gouvernement, parlements, etc. J’entends enfin nos codes de comportement qui déterminent notre vie en société. Ce sont ces institutions laïques qui font que notre pays est une terre de paix et de prospérité, un asile pour de nombreux immigrants.
What about the querelle de mots, entre ‘laïcité’ et ‘neutralité’ ?
— C’est une autre de ces chicanes stériles dont raffolent nos donneurs de leçons. En matière d’institutions gouvernementales ou politiques, on définit laïcité par neutralité et neutralité par laïcité. Par exemple, Ernest Renan explique que « la laïcité signifie l’État neutre entre les religions ». Ce que je dis, c’est que nos institutions laïques ou neutres, comme on voudra, valorisent, protègent la liberté de penser, de s’exprimer, de s’assembler, de pratiquer la religion de son choix. Je critique les religions mais je vais défendre jusqu’à ma dernière énergie la liberté de pratiquer la religion de son choix. Donc, ici, dans la mesure où les lois sont respectées et la paix sociale assurée, chacun a le choix d’être catholique, protestant, musulman, juif, sikh, aussi le choix d’être déiste, agnostique ou athée, ou d’adhérer à toute autre forme de croyance, ou encore de n’adhérer à aucune croyance.
— Donc, tu es en faveur d’accueillir les requêtes des Juifs, des Musulmans ou des Sikhs ?
— Justement, non.
I don’t follow you.
— Assurer la liberté de religion signifie protéger l’institution qui se porte garant de cette liberté. Seule une laïcité affranchie de toute religion peut s’élever au dessus des religions et assurer qu’aucune d’entre elles n’impose ses croyances ou ses comportements aux autres. Si l’on introduit dans les institutions démocratiques des biais religieux, on introduit dans l’équilibre rationnel une dose d’arbitraire nécessairement porteuse de conflits. En effet, toutes ces religions, parce qu’elles sont fondées sur des dogmes soi-disant révélés, c’est-à-dire sur la foi, sont par définition arbitraires. Toujours, l’arbitraire positif de l’un constitue l’arbitraire négatif de l’autre.
Can you give an example of such arbitrariness?
— L’Église catholique exige le célibat de ses prêtres ; plusieurs églises protestantes, se référant aux mêmes écritures, ne l’exigent pas : d’un côté comme de l’autre, la décision concernant le célibat des prêtres est arbitraire. Certains musulmans prescrivent ou exigent le port du voile ; d’autres ignorent cette prescription. Autre exemple plus fondamental : la foi en un dieu présuppose l’existence de ce même dieu ; or, jamais cette existence n’a été démontrée rationnellement ; il s’en suit que la foi est une démarche absolument arbitraire.
But there are many non rational dimensions in our world?
— Bien sûr. La plus grande partie de notre existence implique des décisions qui échappent à la rationalité. Par exemple, je ne puis expliquer rationnellement pourquoi je t’aime.>
You love me? My God!
— Brighid, on se calme, ce que je veux dire c’est que depuis trente ans, je t’aime comme ma meilleure amie, rien de plus.
Sniff, sniff, but I crave for you.
— Vide ton verre. Garçon !
You’re so cruel.
— Brighid, la peur, la joie, la tristesse sont des sentiments qui échappent à la rationalité. Mais pour régir les affaires humaines, on a compris que la rationalité était préférable aux émotions. C’est pourquoi, depuis la fin du dix-huitième siècle, dans beaucoup de pays dont le Canada, on a mis en place des institutions qui se veulent rationnelles, la démocratie par exemple ; en effet, on a compris que c’est uniquement à travers une démarche rationnelle que l’on peut expliquer les enjeux, confronter sereinement des idées contradictoires, soupeser les avantages et les inconvénients d’une proposition et, sans pression indue, sans coercition, dans le respect de tous, prendre ensemble, par voie démocratique, la décision qui nous apparaît la meilleure, c’est-à-dire celle qui va dans le sens du bien collectif. Bien qu’imparfait, ce mode de gouvernance est le plus juste, le plus respectueux des uns et des autres, le plus apte à assurer la paix. L’humanité n’a jamais conçu un meilleur système.
If I understand you well, la religion ne doit pas envahir les institutions laïques qui assurent la liberté de religion.
— Oui.
However, la Déclaration universelle des droits promulgue la liberté de manifester sa religion ou sa conviction en public ou en privé. How do you reconcile this with your position?
— Cette précision sur la liberté de religion « en public ou en privé » est une protection contre la persécution religieuse, ce qui n’est pas le cas ici. En vertu de cette clause, les tenants de toutes religions ont le droit non seulement de pratiquer leur religion « entre leur âme et conscience » mais aussi d’afficher ouvertement leurs convictions, incluant la possibilité d’avoir leurs temples avec pignon sur rue, leurs écoles ou autres centres communautaires ; et l’État ne doit pas intervenir pour interdire cet manifestation publique de la religion, comme par exemple cela se faisait en Russie sous le régime soviétique. En revanche, cette clause ne signifie aucunement que l’État ait l’obligation d’accommoder, de loger ou financer les religions. Il convient d’ajouter que ce droit d’afficher publiquement sa religion n’est pas absolu, est limité par exemple par l’obligation de préserver la paix sociale. En somme, les religieux ne sont pas plus au dessus des lois que les autres citoyens.

Tolérance
— And?
— Ici, un bref rappel historique serait utile. En Occident, entre l’an 317 qui est la date de l’Édit de Milan qui confirmait l’alliance stratégique entre l’église chrétienne et le pouvoir impérial romain, et l’an 1517 qui est l’année qui vit Martin Luther promulguer ses 95 thèses, l’Église catholique et romaine a joui d’une position monopolistique. Mille deux cents ans de règne sans contestation, tu te rends compte. Mais la Renaissance est une maladie contagieuse et Luther osa affronter Rome, quelque vingt-cinq ans plus tard Henry VIII récidiva, puis dans la foulée du roi d’Angleterre Jean Calvin remit ça. Tout à coup, trois églises réformées s’épanouissaient à côté de l’Église catholique. Cette cohabitation ne se fit pas sans heurts.
Horrible religious wars !
— Pour la première fois dans l’histoire occidentale, le problème de la coexistence de plusieurs religions au sein d’un même état se posait, impliquant l’attitude que devait adopter la religion dominante, intégrée au pouvoir laïque, face aux autres religions qui lui grugeaient son fonds de commerce. Préoccupés par les luttes sanglantes entre les religions, troublés aussi par d’immondes chasses aux sorcières et d’ignobles persécutions, plusieurs hommes sensés se penchèrent sur cet épineux problème. L’un des premiers fut John Locke. À la fin du dix-septième siècle, c’est-à-dire cent ans avant la Révolution française, il publia sa Lettre sur la tolérance.
Yes, the Letter concerning Toleration. In 1689, it was published in Latin, in Holland, and the following year, in English, in London.
— Voilà. Ce que Locke disait, c’était à peu près ceci : “I esteem it above all things necessary to distinguish exactly the business of civil government from that of religion and to settle the just bounds that lie between the one and the other.” Locke venait d’apporter la réponse au problème. Pour assurer la paix religieuse, il fallait que le pouvoir politique s’émancipe des religions et se transforme en une espèce d’arbitre de la tolérance. Bien sûr, le premier corollaire de cet arrangement fut que chaque religion devait reconnaître l’autorité de l’État laïc sur toutes affaires qui ne relevaient pas directement de la foi. Et comme second corollaire, chaque citoyen acquérait le droit d’adhérer à la religion de son choix, dans la mesure où cette même religion acceptait le modus vivendi et ne complotait pas contre l’État.
No easy task !
— Un pieux euphémisme. Pendant tout le dix-huitième siècle, les philosophes des Lumières agonisèrent sur les idées complémentaires de tolérance, de consensus social et de démocratie, et sur la raison plutôt que sur l’arbitraire.
Would you say that the works of Diderot, Voltaire, Rousseau, Hume, Kant and other Enlightenment philosophers are pertinent to the actual debate on the accommodements raisonnables?
— Plus que jamais. Tu n’ignores pas que la philosophie des Lumières inspira les révolutions américaine et française, mit fins aux régimes de privilèges, fonda la démocratie moderne, les chartes des droits, les codes civils, les institutions relatives à la santé, à l’éducation, à la protection sociale, à l’égalité entre les hommes et les femmes.
So what you say is this : ce que nous sommes vient plus de la philosophie des Lumières que de nos racines religieuses.
— Oui. Ce que je dis en plus, c’est qu’une religion monothéiste soi-disant révélée, laissée à elle-même, tend à exclure les autres. Et la plupart du temps, cette exclusion se fait de façon brutale.
You are severe.
— J’observe l’histoire, c’est tout. La paix ne vient jamais de la religion parce que celle-ci ne recherche pas la justice mais la conformité aux dogmes. Chaque religion prétendant détenir la vérité, il lui
est inconcevable de faire son autocritique, même lorsqu’on commet au nom de son dieu des crimes abominables comme des bombardements de populations civiles, des assassinats programmés, la défiguration des femmes par le vitriol, des viols et des meurtres d’honneur, pour ne citer que quelques exemples parmi les plus odieux.
— Philosophe, dis-tu que toutes les religions sont mauvaises ?
— Bien sûr que non.

Solubilité
Thanks for clarifying it, because you certainly give the impression that you hate religions.
— Je dis simplement ceci : les religions monothéistes soi-disant révélées ne sont pas solubles dans la laïcité. Il y a trop de différences fondamentales entre leur doctrine et leur pratique, d’une part, et nos valeurs et nos institutions laïques, d’autre part.
Can you illustrate this?
— Bien sûr. Notre système de gouvernement est la démocratie et les religions monothéistes soi-disant révélées ne sont pas des institutions démocratiques ; nos lois sont basées sur la raison et adoptées par des assemblées d’élus tandis que les doctrines de ces religions sont basées sur la foi et les préceptes sont dictés par une autorité suprême imposée ; avec la Genèse, tous les humains portent en eux le péché originel, donc sont collectivement coupables, nos lois interdisent la culpabilité collective ; ces religions considèrent l’homosexualité comme une abomination punissable de mort ; sur cette question, on lit dans le Lévitique ceci : « Quand un homme couche avec un homme comme on couche avec une femme, ce qu’ils ont fait tous les deux est une abomination ; ils seront mis à mort » ; le Coran professe la même doctrine ; ces religions favorisent la peine de mort, nous sommes contre . . .
By the way, have you heard the latest? In Saudi Arabia, two men were con­demned to receive seven thousands lashes for having committed homosexual acts.
— Oui, sans commentaire. Je continue: la doctrine de ces religions comporte des notions comme ‘pureté’ ou ‘blasphème’, notions qui ont été exclues de la laïcité parce qu’elles sont insensées . . .
— . . . aren’t you pushing your point too far?
— J’aimerais bien mais ces questions sont d’actualité. Par exemple, le cinéaste Theo van Gogh a été assassiné parce que, aux dires de certains Musulmans, il aurait blasphémé . . .
. . . the Book of Leviticus says “Bring forth the blasphemer . . . and let all the people stone him.”
— N’est-ce pas. Il y a quelques jours, le chef de ‘l’État islamique d’Irak’ a lancé un appel au meurtre contre deux journalistes suédois ; d’autres appels au meurtre furent lancés contre l’écrivain Rushdie, le philosophe Redeker ou, au Canada, contre l’essayiste Irshad Manji ; sur un mode moins dramatique, l’Hôpital général juif de Montréal a expulsé un non-juif d’une cafétéria et a déclaré celle-ci ‘impure’ parce que contaminée par cet homme. Enfin, pour terminer cette petite démonstration de l’incompatibilité de la religion et de la laïcité, je dis que les religions monothéistes révélées considèrent que l’homme est supérieur à la femme, nos lois au contraire proclament l’égalité absolue entre les deux sexes.
You already said it.
— Je m’excuse mais c’est important. Je dis aussi une autre chose à propos des religions. Sur la planète Terre, la très, très grande majorité des gens sont des gens sensés, honnêtes, bons, qui veulent vivre en paix et prospérer normalement. Bien que la plupart de ces gens croient à une vie éternelle, ils n’en aspirent pas moins au bonheur sur terre. Ce ne sont jamais ces gens qui posent problème. Au sein des religions, on trouve des pasteurs qui sont des êtres généreux et compréhensifs ; ceux-ci méritent notre admiration. Aussi, à plusieurs reprises au cours de l’histoire, des religions ont apporté espoir et consolation aux populations souffrantes ; sur ce point aussi, il n’y a rien à dire. Enfin, les religions jouent un rôle social et culturel utile.
Then, you like religions.
— Là où les religions dérapent, adoptent même des comportements franchement immoraux, c’est dans leurs structures de pouvoir ; là s’incrustent les ambitieux, les fanatiques, les inquisiteurs et les réactionnaires. Ce sont eux qui refusent de discuter sauf sur leur terrain et à leurs conditions, qui clament qu’eux seuls détiennent la vérité, qui encouragent l’ignorance, qui persécutent les ‘hérétiques’ ou les ‘infidèles’, qui bloquent toute évolution, qui pratiquent la haine en discourant sur l’amour, qui invoquent Dieu pour envoyer des bombardiers ou des cohortes d’assassins. C’est l’obscurantisme meurtrier de certains religieux que j’exècre.
Well said.
— En plus, Brighid, si tu étudies l’histoire des religions, tu constateras que leur apport à la connaissance humaine fut négligeable. Et j’emploie ici un euphémisme. Pendant des siècles, les religions ont freiné le développement de la médecine, de l’astronomie et de la philosophie, pour ne citer que quelques exemples.

Valeurs
You talk, you talk, et tu m’empêches d’aborder la question des valeurs.
— C’est vrai. Pardonne-moi.
— Tu serais plus efficace dans ton repentir si tu remplissais mon verre.
— Garçon !
Thanks.
— Brighid, ces jours-ci, il y a une course au trésor pour trouver les valeurs québécoises. Qu’en penses-tu ?
Pointless. Ça n’existe pas des valeurs qui appartiendraient aux Québécois à l’exclusion des autres groupes humains.
— Tu m’étonnes.
— Je peux parler anglais ?
— Tu ne fais que ça depuis le début.
— Non, je baragouine un affreux franglais. Values, you said? Yes, values of society? What are they? I could say that values are shared multidimensional prin­ciples, always intertwined with one another, situated at the confluence of the psychological, social, and cultural dimensions of our human reality. Values constitute the deep foundation of our collective aspirations, expressing our human purpose, or desired destiny. For example, it is because people have agreed that ‘dignity’ is an attribute cherished by all that it is mentioned in the preamble to the United Nations Universal Declaration of Human Rights.
— Et alors?
— Tu vas voir. Closely associated with the values, one always finds the institutions of our society. Such an intimate association exists because institutions are created to protect and facilitate social welfare and are therefore nothing but instruments for realizing people’s valued aspirations. For example, the yearning for peace, justice and freedom – three of the most cherished human values – has prompted the establishment of the institution of democracy, which entails the enactment of a system of laws for protecting and enhancing fundamental human rights, in this case related mainly to the desire to live a peaceful life in a free and just society. In other words, values and human rights serve as the institutions’ guiding principles.
— Peux-tu me citer quelques valeurs?
— C’est facile. Humanity shares some thirty distinct values: dignity already men­tioned, individuality, property, privacy, search for truth, knowledge, freedom, wis­dom, progress, social bonding, compassion or tolerance, equity or justice, respect for tradition or collective memory, peace, common good, love as a social force or principle of life in society, hope, quest for the absolute, fraternity, hospitality, equality between all human beings, good health, plenty or abundance, efficacy, usefulness, involvement, personal sense of collective responsibility, desire to be in control, personalized creative expression, and the urge for happiness. I shall add that these common societal values emerged through time. It took several thousands years to express consciously the current set of values. And most probably new values will be defined in the future. But, si le passé est garant de l’avenir, the current values will not vanish. Moreover, at different times in history, certain civilizations, certain cultures gave more importance to certain values at the expense of others. For example, at the moment, in the USA, freedom and efficacy are highly regarded values, common good much less. In Canada, we give much importance to good health, tolerance and equa­lity. The Hassidim favour the quest for the absolute more than other values. But in all cases, the neglected values do not disappear. Another telling example: at the White House and in the Islamic groups, one finds war-mongers: at the same time the vast majority of Muslims and US Christians are peace-loving citizens.
— Tu soutiens que les valeurs sont universelles ?
Of course. And we should be grateful that it is so. Ça nous permet d’être optimistes quant à l’avenir du monde.
— Mais les humains sont tellement différents les uns des autres ?
As a philosopher, you should know better. Human beings are more alike than they look.
— Mais n’y a-t-il pas des valeurs typiquement québécoises ?
No. Quebequers of all sorts, French-Canadians, Irish-Canadians as myself, Anglo-Canadians, Jewish-Canadians, and the others, they all share the universal values in one fashion or another
— Je ne sais pas si c’est le vin, mais j’avoue que tu me perds. Veux-tu dire que les incidents d’accommodement raisonnable ne heurtent pas nos valeurs ?
I say two things really. First, it takes more than the current incidents to jeopar­dise the universal set of values, which is also the Quebequers’ values. Second, if you want to be precise, the incidents go mainly against three values and these battered ones are freedom (of though), tolerance and equality. That explains the actual ma­laise, which is real but not mortal. If one seeks a meaningful and lasting solution to the accommodements raisonnables problem, one will insure that the full compliance with these values is reestablished.
— Mais les demandeurs d’accommodements diront que c’est justement en fonction de la liberté, la tolérance et l’égalité que leurs demandes doivent être acceptées.
They will say it but they are wrong. And you already explained why. If we cherish freedom, we should protect the very institution that protects this freedom and tolerate no degradation of its secular character by the insertion of arbitrary religious precepts. If we cherish tolerance, it follows that tolerance is a two-way street, not the syndrome “what is mine is mine, what is yours is open for grab”, and the religious Jews and Muslims must do their part. And if we cherish equality, we cherish it for all, men, women, of all colours, creeds and races, including atheists, gays, lesbians, transsexuals and possibly others, and religions must accept this equality. My glass is empty.
— Déjà ! Garçon!

Une fois n’est pas coutume
Again, que proposes-tu?
— Un certain nombre de choses. D’abord, je suis en faveur des accommodements raisonnables qui touchent les femmes enceintes, les aveugles, les handicapés, les accidentés, enfin ceux consentis pour des motifs humanistes ou humanitaires. En revanche, je suis réfractaire aux accommodements raisonnables pour des motifs religieux. Ensuite, qu’il soit judiciaire ou pas, l’accommodement doit toujours être consenti au cas par cas, et le cas particulier ne doit pas devenir le prétexte à une règle générale : « Souvenez-vous, messire, qu’une fois n’est pas coutume ! »
You lost me.
— Au Moyen-âge, dans le droit coutumier qui régissait les relations entre le seigneur et son vassal, une action répétée un certain nombre de fois par le vassal devenait obligatoire. Ainsi, lorsque le seigneur arrivait chez l’un de ses paysans et lui demandait un gobelet d’eau pour se désaltérer, le paysans le lui offrait volontiers et ajoutait avec un grand sourire : « Souvenez-vous, messire, qu’une fois n’est pas coutume. »

Tribunaux
How about the Supreme Court?
— Deux décisions de la Cour suprême accordant un accommodement raisonnable ont beaucoup fait parler d’elles, la première autorisant un élève sikh à porter, sous certaines conditions, le kirpan à l’école et la seconde donnant droit à des résidants juifs du complexe résidentiel Le Sanctuaire d’ériger une souccah sur leur balcon. Ces deux décisions me laissent un goût amer.
Why?
— Parce que je pense que ces décisions furent des victoires à la Pyrrhus. Dans le cas du kirpan, au moment où le jugement fut rendu par la cour, l’étudiant impliquée dans la cause avait quitté l’école publique ; depuis, il n’y eut aucun autre incident impliquant le port du kirpan au sein de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeois.
What’s your explanation for this? Either Sikh kids wear a symbolic medal under their shirt in lieu of the real poignard, or their wear the real thing and make sure that it doesn’t fall on the floor?
— On ne sait pas. Mais aucun nouvel incident ne fut signalé aux autorités de la commission scolaire. Si aucun autre gamin sikh ne porte le kirpan à l’école, on peut s’interroger sur le résultat concret de ce branle-bas judiciaire. Était-ce la démarche d’une seule famille particulièrement orthodoxe ? Le malaise créé dans la société québécoise valait-il l’effort ? En quoi cette victoire judiciaire favorisa-t-elle l’intégration de la communauté sikhe au sein de la société québécoise ? L’ironie de cette décision est que les éminents juges de la Cour suprême qui autorisèrent le port du kirpan à l’école l’interdirent au sein de leur propre tribunal.
And the other court decision?
— Celle-là aussi me rebrousse le poil. Voici des gens qui sont propriétaires d’un appartement dans un complexe résidentiel. Lors de l’achat de la propriété, ils ont signé une convention de copropriété dans laquelle ils acceptaient une clause interdisant toute construction sur le balcon. Puis, ces mêmes gens font fi de leur signature et se rendent jusqu’en Cour suprême pour obtenir le droit d’ériger la souccah. En somme, la Cour suprême dit qu’il est possible, au nom de la religion, de se soustraire à des clauses d’un contrat que l’on a signé de son plein gré et en pleine connaissance de cause.
So ?
— Pour éviter la répétition de décisions de ce type qui entraînent des tensions sociales, je propose que l’Assemblée nationale du Québec et le Parlement canadien adoptent un ensemble de balises qui auront pour objet de mieux circonscrire les décisions des cours de justice en matière d’accommodement raisonnable pour des motifs religieux, afin notamment de prendre en compte les impacts culturels ou sociaux des décisions. Aussi, il serait utile que des décisions de cour à propos d’accommodement raisonnable, puisqu’elles concernent toujours un cas particulier, ne puissent pas devenir jurisprudence ; en d’autres termes, interdire que la décision passée puisse être invoquée pour justifier la décision future. En plus, il serait utile que les savants juristes se penchent sur la question du détournement des chartes à des fins contraires à son esprit ; il ne faudrait pas qu’on utilise l’institution mise en place pour garantir les libertés pour les restreindre.

Égalité
Do you propose to eliminate the charters of rights?
— Absolument pas. Ces chartes constituent l’un des plus beaux fleurons de notre civilisation.
Modify them ?
— Une seule question, je pense, mérite d’être clarifiée dans la charte québécoise, mais elle est d’importance, c’est l’affirmation claire que l’égalité des hommes et des femmes prime sur la liberté de religion.
Then you agree with the position of the Conseil du statut de la femme.
— Oui, les six recommandations que ce conseil vient de soumettre au gouvernement du Québec sont sensées et devraient être adoptées par le gouvernement.

Le voile
The veil ?
— Si l’on accepte le principe de l’égalité des hommes et des femmes, on doit en accepter ses conclusions logiques. En conséquence, l’Assemblée nationale du Québec et le Parlement canadien doivent adopter une loi qui interdit le port de la burqa et du niqab.
All the time? Everywhere?
— Aucune exception, comme aux Pays-Bas, dans cinq landers d’Allemagne et en Italie, par exemple.
Not even in their own living room?
— Brighid, tu me comprends très bien. Notre société comporte beaucoup d’interdits sanctionnés par la loi, et celle-ci s’applique autant dans le domaine privé que dans le domaine public. Par exemple, tu ne peux pas tuer ton mari, même pas dans ta cuisine ; et ton mari ne peut pas te violer, même pas dans ta chambre à coucher.
You exaggerate.
— Non. Un autre exemple, si tu y tiens : la polygamie est autorisée par le Coran mais interdite par nos lois, même dans la chambre à coucher du polygame. Non, Brighid, ces voiles qui couvrent le visage des femmes sont des prisons ambulantes. Carrément inacceptable !
Well, I agree with you on this. And the hijab ?
— Attends. En sus de l’interdiction du niqab et de la burqa, je propose aussi qu’on précise dans le code criminel les crimes de la coercition et de la séquestration pour des motifs religieux.
What do you mean ?
— Je veux dire ceci. Bien sûr, on retrouvera des femmes qui diront qu’elles portent le voile de leur plein gré. Mais je pense que dans la plupart des cas, les femmes voilées sont sous influence des hommes de leur entourage, les pères, les maris ou les imams. Il est évident que les gamines qui portent le hijab lors de compétitions sportives ne le font pas de leur propre initiative. Ce que je propose, c’est de dire à tous ces hommes qu’il leur est interdit de forcer « leurs femmes » à se voiler.
You will send the police in every Muslim household?
— Pas du tout. Mais au moins, les hommes de la communauté musulmane sauront qu’ils doivent respecter « leurs femmes ». Et en cas de plainte, l’État aura les outils juridiques pour intervenir efficacement.
And the hijab ?
— Le port du hijab pose un problème plus complexe. D’abord, plusieurs imams clament haut et fort que le Coran impose aux femmes le port du voile, et qu’une femme musulmane qui ne porte pas le voile commet un ‘péché’.
So says imam Jaziri.
— Par exemple. Mais le Coran n’est pas explicite quant à l’obligation faite aux femmes de porter le voile sur la tête ou de se cacher le visage. Dans la sourate 24, verset 31, il est proposé aux femmes « de rabattre leur voile sur leur gorge (leur poitrine), donc, pas sur la tête, encore moins de se couvrir le visage ; ailleurs, dans la sourate 33, verset 59, il est dit aux femmes de « resserrer sur elles leur mante », donc aucune obligation précise ne leur est faite de porter un voile sur la tête, ni de se couvrir le visage. Le Coran ne dit rien de plus. De plus, lorsque l’imam Jaziri dit que la Musulmane qui ne porte pas le voile commet un péché, il s’autorise une interprétation abusive. Une bonne Musulmane est une croyante qui respecte les cinq piliers de l’Islam ; le port du voile ne fait pas partie de ces cinq préceptes. Par ailleurs, le Conseil supérieur des Musulmans de France a déclaré que le port du voile était une ‘prescription’ de l’Islam et non une ‘obligation’.
So, how do you explain these shenanigans regarding the veil?
— Il s’agit largement d’une stratégie politique orchestrée par les éléments radicaux de l’Islam. On assiste à une corrélation entre la montée de l’islamisme et l’augmentation du nombre de femmes voilées. Ceci étant dit, dans notre pays, personne ne peut interdire à une femme de porter un foulard sur la rue. En revanche, doit-on interdire le port du hijab dans les institutions de l’État ? Encore ici, des nuances s’imposent. À l’instar du Conseil du statut de la femme, je suis d’avis que les fonctionnaires ou représentants de l’État ne puissent arborer de signes religieux ostentatoires dans le cadre de leur travail. Donc, par exemple, une professeur de Cégep musulmane ne doit pas porter le hijab lorsqu’elle est au collège, a fortiori lorsqu’elle enseigne. Ni une médecin, ni une infirmière, ni une juge.
How about the students?
— Question délicate. Et c’est peut-être ici que devrait entrer une autre dynamique. Pourquoi les Musulmans orthodoxes, les Juifs religieux et les Sikhs n’accepteraient pas de modifier un peu leur comportement en matière de pratique religieuse ? Par exemple, pourquoi les Musulmans ne prendraient-ils pas une attitude plus cool concernant le port du hijab et refuser de le porter lorsqu’ils savent pertinemment que ça heurte la sensibilité des autres ? Et les femmes musulmanes ne seraient pas moins bonnes musulmanes pour autant. Pourquoi les Hassidim n’accepteraient pas de se conformer aux règlements de zonage des villes où ils demeurent, quitte à modifier un peu leur pratique religieuse ? Yahvé qui est miséricordieux ne leur en voudra pas. N’y a-t-il pas d’autres Juifs qui pratiquent un judaïsme plus ouvert et n’en sont pas moins honnêtes citoyens pour autant. Et pourquoi les Sikhs, en dépit de la décision de la Cour suprême, n’accepteraient pas de remplacer le kirpan de leurs gamins par une médaille ? Ne le font-ils pas lorsqu’ils prennent l’avion ?
Oh, they will simply answer that they want to live en accord avec leurs convictions religieuses.
— Je m’attends à cette réponse. Ces communautés disent que leurs convictions religieuses sont plus importantes que l’harmonie entre les gens. Brighid, ça ne te frappe pas que là où ces communautés dominent, l’Afghanistan, le Moyen-Orient ou le Punjab par exemple, on vit dans un état de guerre depuis des générations. Dans ces régions, toujours, la conviction religieuse l’emporte sur le compromis citoyen, et on y continue de s’entretuer tout en étant convaincu d’avoir raison.
We have drifted far from Quebec.
— Tu te souviens de la question posée par une éditorialiste de La Presse : dans quelle société voulons nous vivre ? dans une société ouverte sur le monde ou dans une société repliée sur elle-même ?
And you said that it was a bad question.
— Permets que je sois démagogue à mon tour et de poser la même mauvaise question aux Juifs religieux, aux Musulmans et aux Sikhs. Dans quelle société, vous, vous voulez vivre ? Donc, je suggère, que nous disions aux femmes musulmanes qui fréquentent les lieux de l’État sans y assumer de fonctions officielles que nous les respectons comme toutes les autres femmes, qu’elles peuvent y porter le hijab mais que nous n’aimerions mieux pas.
— En somme, tu leur demandes un accommodement raisonnable.
— Tout à fait. La tolérance est une rue à deux sens.
How do you justify your position?
— Par des arguments culturel et historique. Au Québec, nous avons connu l’époque des femmes voilées, époque qui correspondait à une infantilisation de la femme. Au prix d’efforts considérables, nous nous sommes émancipés de cette autorité réactionnaire.
— ‘Nous’ ? Quel culot ! Philosophe, tu ne fais pas partie de ce ‘nous’. Ce sont ‘nous’, uniquement nous, proud and brave women, qui avons conquis notre place au soleil, toutes seules. Vous, les hommes, vous vous êtes plutôt traîné les pieds.
Et la dame éclata de rire.
— Soupe au lait, l’Irlandaise ! Je peux continuer, oui ? En conséquence, nous voyons de très mauvais œil la réintroduction par la porte d’en arrière de cet esprit obscurantiste, une nouvelle forme de brimade de la femme sous le prétexte de liberté de religion. Les Musulmans devraient se montrer sensibles à cette réalité québécoise et adapter leur attitude en conséquence.
In your system, if you stroll in a park and meet a woman wearing a niqab, do you call the police?
— Bien sûr que non. Dans notre société, nous valorisons la tolérance, la politesse et la gentillesse, et laisserons la dame se promener paisiblement. En revanche, dans les services gouvernementaux, dans les ambassades, dans les centres communautaires, aux postes frontières, idéalement dans les mosquées, il sera indiqué, enseigné que le port du niqab ou de la burqa est interdit, celui du hijab déconseillé. Avec le temps, la pratique du port de voile comme signe religieux disparaîtra.
And the other types of veil?
— Il y en a un certain nombre, par exemple, le tchador, l’abaya, l’al-amira, le shayla ou le khimar. En principe, ces voiles ne recouvrent pas le visage, sont du même ordre que le hijab. Aussi, la même politique que celle touchant au hijab devrait s’appliquer.
I get your point, philosophe, but it won’t work.
— Que veux-tu dire?
Too complicated. I mean, il faut interdire tous les signes religieux ostentatoires à l’école, à tous les niveaux, pour tout le monde, comme en France ou en Turquie. It’s the best way to integrate everyone.
— Je veux bien.

Signes religieux
— Philosophe, following the same logic, doit-on bannir du domaine public tous les signes religieux ostentatoires ?
— Brighid, tu parles sans doute du crucifix à l’Assemblée nationale ?
Amongst others.
— Mais non, pourquoi ?
Simply because one should not ask of others what one does not ask of oneself.
— Dans cette logique, bien sûr, on devrait bannir tous les symboles religieux catholiques des lieux publics. Mais ces symboles sont aussi culturels, font partie de notre patrimoine et de notre histoire. Il n’y a aucune raison valable que nous rejetions des symboles de notre identité collective pour accueillir les immigrants. D’ailleurs, à ma connaissance, aucun immigrant n’a fait une telle demande. Non, Brighid, on ne touche pas aux crucifix déjà accrochés aux murs de nos institutions, on n’abat pas la croix du mont Royal ni les quelques calvaires qui restent encore le long des chemins de campagne.
The Catholic prayer at the Saguenay municipal council?
— Laissons faire. La tendance lourde concernant cette pratique va dans le sens du remplacement de la prière confessionnelle par un moment de recueillement. Je te parie que, dans une génération ou deux, même à Chicoutimi on aura remplacé la prière par une minute de silence, chacun priant selon ses convictions . . . ou comptant les mouches du plafond.
You’re sure of this?
— Non, bien sûr, qui connaît l’avenir ? Mais la chasse aux symboles religieux au Québec nous entraînerait là où personne ne veut aller.
What do you mean?
— Doit-on changer le drapeau du Québec parce qu’il arbore une croix ? Souviens-toi de ton cours de civisme : « D’azur à la croix d’argent cantonnée de quatre fleurs de lis du même. »
— I never learnt this.
— Je ne m’en vanterais pas, à ta place.
But I know all about the City of Montreal coat of arms: a red heraldic cross with, in each of the four quarters, the French fleur de lys, the English Lancaster rose, the Scottish thistle and, hurrah for me, the Irish clover.
— Un trèfle à quatre feuilles?
— Non, trois, mais j’en suis fière quand même.
— Tu as raison. On ne changera pas le blason de Montréal même s’il porte un signe religieux.

Multicultaralisme
So far, philosophe, you didn’t say a word about the famous Canadian policy of multiculturalism.
— Très vrai. Sur cette question, je pense qu’il serait illusoire d’entraîner le Canada tout entier dans une remise en question de cette politique. Je n’entre pas dans cette querelle de clocher entre ‘multiculturalisme’ et ‘interculturalisme’, querelle qui ressemble trop à celle opposant ‘séparatisme’, ‘indépendantisme’ et ‘autonomisme’. Ceci étant dit, je pense que le gouvernement du Canada devrait examiner l’application pratique de cette politique afin de favoriser, chez les nouveaux venus, une meilleure compréhension de nos modes de vie et de nos institutions, en somme pour faciliter l’intégration des immigrants. Autre chose, il serait utile d’améliorer l’information transmise aux futurs immigrants, de leur faire part du contexte culturel et linguistique du Canada en général et du Québec en particulier.
— Le Ministère de l’immigration du Québec a aussi un travail à faire à ce propos.
— Mais oui. Euh, autre chose avant d’oublier, concernant l’intégration harmonieuse des immigrants. À Montréal, dans certaines écoles, on retrouve plus d’enfants d’immigrants que de petits Canadiens-français ; dans ce contexte, on ne voit pas très bien à qui doivent s’intégrer les enfants d’immigrants. Aussi, ne devrait-on pas mettre en place une politique pour assurer que les nouveaux immigrants s’installent en région, là où on a besoin d’eux, là aussi où l’intégration sera plus facile.
More proposals?

Services gouvernementaux
— Quelques-uns. D’abord, il faut assurer la stricte adhérence au principe de la neutralité dans la prestation des services gouvernementaux. Les gouvernements du Québec et du Canada seraient avisés de faire savoir que, dorénavant, dans les institutions et les services gouvernementaux, aucune requête intempestive pour des motifs religieux ne sera acceptée. Je veux dire par là que, par exemple, la personne qui se présente à l’hôpital sera soignée par le médecin disponible, peu importe le sexe de celui-ci. Il en sera de même pour les juges, ou les greffiers, ou les policiers, ou les enseignants de cours de préparation au mariage, ou les inspecteurs des permis de conduire, enfin tu me comprends. L’État dispense ses services de la même façon à tout le monde.
Body searches at the border?
— Comme tout le monde: les femmes tâtent les femmes et les hommes, les hommes, peu importe leur religion respective.

Enseignement religieux
Religious teaching in school?
— La proposition du ministère de l’Éducation du Québec d’instituer, dès l’an prochain, un cours obligatoire d’éthique et de culture des religions est excellente et doit être maintenue, même dans les écoles confessionnelles. Quant à l’enseignement de la religion, elle doit se faire en dehors de l’école, et sous la responsabilité des organisations religieuses concernées. La participation à cet enseignement religieux extracurriculaire est libre de toutes contraintes. Par ailleurs, les écoles confessionnelles ne doivent pas réduire le contenu du programme scolaire défini par le ministère de l’Éducation au profit d’un enseignement religieux. Dans ce contexte, le compromis boiteux conclu entre les fonctionnaires du ministère de l’éducation et les écoles confessionnelles juives doit être rescindé.
What’s that ?
— Le ministère de l’éducation a accepté que les écoles confessionnelles juives réduisent le corpus d’enseignement laïc au profit d’un enseignement religieux en sus du cours d’éthique et de culture des religions.
Are you sure of this?
— Un haut fonctionnaire du ministère de l’éducation expliquait récemment cet arrangement sur les ondes de Radio-Canada.
Then, I am sure, you are against the recent proposal to reintroduce religious teaching in schools?
— Absolument. Imagine un peu : dans certaines écoles de Montréal où cohabitent plusieurs religions, les élèves seraient répartis en autant de salles de cours que de religions. Cette approche favorise la ghettoïsation alors que la solution des actuelles tensions réside dans l’échange, dans la découverte des autres, dans la tolérance réciproque.

Salle de prière
Prayer rooms in universities?
— Sur le plan du principe, il faut les éliminer. En revanche, que les universités aménage une petite salle de méditation ouverte à tous, je n’ai rien contre, comme d’ailleurs on en trouve dans certains aéroport.

Passe-droit
What do you think of a person asking for time off from work to celebrate a reli­gious holiday?
— Un employé peut s’entendre avec son employeur pour quelqu’arrangement que ce soit. Cependant, il importe d’éviter que l’accommodement raisonnable devienne un passe-droit, et que le demandeur d’accommodement obtienne, par rapport à ses collègues de travail, un régime de faveur.

Nourriture
Food in school and in hospital?
— Le principe qui doit nous guider est celui de l’offre d’une nourriture saine, succulente, préparée selon des principes de nutrition scientifiques. Par ailleurs, il ne faut pas créer un problème là où il n’existe pas. Je connais des garderies et des écoles où se côtoient des enfants de diverses origines et tout se passe très bien ; parfois des enfants juifs ou musulmans mangent du porc et n’en font pas un drame. À ma connaissance, la seule institution où perdure un problème structurel de préparation de nourriture est l’Hôpital général juif. Là, la fourniture et préparation de la nourriture pour les patients et les visiteurs est sous le contrôle des autorités religieuses juives. A vrai dire, je ne vois pas bien à quoi sert cette pratique dans un hôpital dont quatre-vingt pour cent des patients ne sont pas juifs. Ce problème a été soulevé par la Ligue des femmes du Québec mais, à ma connaissance, sans résultat.
— Philosophe, on t’accusera de haïr la diversité culturelle.
— Je ne hais personne. Mais peut-être que les rabbins qui officient à l’hôpital juif manquent de sensibilité.
It reminds me of something : I have a friend qui a fait un peu de politique municipale, à Montréal, dans la foulée de la fusion municipale. Il m’a dit que l’une des choses les plus formidables de la campagne électorale de 2001 fut le fait que des politiciens du West-Island, des hommes de cinquante ans et plus, traversaient pour la première fois de leur vie le boulevard Saint-Laurent.
— Sans doute que des politiciens de Villeray ou de Rosemont faisaient une découverte similaire en sens inverse.
Of course. You know, the West-Island politicians love to brag about their volun­teer programs, and rightly so. But in their naive ignorance, they thought that they were the only ones in the world enjoying such a big-hearted citizenry. Well, during the campaign, they spent a whole day at one of the east-end community centres and, to their amazement, discovered that French-Canadians in great numbers were con­ducting the same charitable activities as the west-end volunteers.
— Puis il y eut la défusion et chacun retourna dans son petit quartier.
French-Canadians were not the ones arguing for the municipal balkanization.
— Je ne te le fais pas dire.
At least on the Island of Montreal, because on the South-Shore, French-Canadians wanted to “demerge” from other French-Canadians.
— La myopie des uns n’excuse pas la myopie des autres.
Right !
— Mais toi, Brighid, que penses-tu de la commission sur les accommodements raisonnables ?
I hope the commission succeeds. J’espère qu’elle ne se contentera pas d’un simple appel aux bons sentiments. Je me méfie des universitaires, they tend to be strong on analyses and weak on action.
— Tu crains que les commissaires Bouchard et Taylor se montrent trop timides ?
As pontificating is the scholars’ stock and trade, they tend to avoid the messy political confrontation.
— Quant à moi, je suis sûr qu’ils auront le courage de se mouiller et de proposer un véritable plan d’action.
I hope you’re right but I have my doubts. I observed the distinguished commissaires on TV. You know what my father would have said about them?
— Encore ton père.
Don’t forget, he was the loudest mouth in Griffintown. He would have said that they walk like long-tailed cats in a room full of rocking chairs.
— Je pense qu’ils ne seraient pas d’accord avec l’observation de ton père.
Don’t worry: je ne leur dirai pas.
— Brighid, il reste une dernière chose que j’aimerais ajouter. D’après toi, quels sont actuellement les grands problèmes de l’humanité ?
What a stupendous question ? You’re not honest, philosophe, tu attends que j’aie bu quatre verres pour me piéger.
— Quatre ? Six ou sept, je dirais.
You’re joking?
— Non, mais ça n’a pas d’importance.
Do I have to answer?
— Oui.
I don’t know . . . poverty, hunger, climate change, unchecked liberalism, gap between rich and poor, the atomic bomb, scarcity of drinking water, natural resources depletion, wars, rampant fanaticism, crimes against children and women . . . is it enough?
— Amplement. Alors, je te demande : dans ce contexte, les religions font-elles partie du problème ou de la solution ?
I am sure you have the answer.
— Je prétends que les solutions aux problèmes très graves qui confrontent l’humanité viendront de la société civile et laïque, et non des religions. La seule idéologie porteuse d’avenir est l’humanisme. Pour assurer l’avenir de l’humanité, toutes les nations, tous les peuples doivent se rassembler et travailler de concert. Or plutôt que de rassembler, les religions divisent, plutôt que de créer l’harmonie, les religions suscitent l’antagonisme, plutôt que d’apaiser, les religions exacerbent, plutôt que d’inspirer la paix, les religions justifient la guerre. C’est pourquoi il est nécessaire de valoriser les institutions des hommes qui œuvrent au mieux être de l’humanité sur Terre, et non celles qui, indifférentes aux malheurs de l’humanité, ne font rien d’autre que de promettre un aléatoire paradis après la mort.
Is there a paradise for a dead planet?
— On devrait y aller.
Your place or mine?
— Ton mari ne serait pas d’accord.
Nor your wife.
— Ah, que veux-tu ! Il y a toujours des pusillanimes qui ne partagent pas nos valeurs.

Ayant ingurgité suffisamment d’alcool pour noyer mes inhibitions, j’interceptai mes voisins avant qu’ils ne disparaissent.
— Excusez-moi, leur dis-je, je n’ai pas pu m’empêcher d’écouter votre conversation. Puis-je m’inspirer de votre conversation dans la rédaction du mémoire que je compte déposer à la commission Bouchard-Taylor ?
Sans doute étonnés par ma requête, mes voisins me dévisagèrent un instant, puis se regardèrent, pouffèrent de rire et quittèrent sans me répondre. Je pris ce rire pour un acquiescement.
M.L.